Entretien avec Addis Birhanu, professeur de stratégie et auteur de l’article « Bribery and investment: firm-level evidence from Africa and Latin America », publié dans la revue académique « Strategic Management Journal ».

Bonjour Addis, pouvez-vous nous parler un peu de vous, de votre parcours, de la raison pour laquelle vous avez choisi de rejoindre EMLYON ?

Je suis un nouveau professeur assistant du département Stratégie et Organisation d’EMLYON. Auparavant, j’ai fait un doctorat (PhD) en Administration et Gestion des entreprises à l’université Bocconi, en Italie. Depuis longtemps, je souhaitais travailler dans le milieu académique, et d’ailleurs, j’avais enseigné dans une université publique, l’université Bahir Dar, en Éthiopie, avant d’intégrer l’université Bocconi pour mon doctorat. Naturellement, après avoir pris cette décision, j’ai dû choisir dans quelle université et donc dans quelle ville je préférerais aller. Étant donné que mon choix allait déterminer également dans quelle ville ma famille allait vivre, je me suis dit qu’EMLYON était une très bonne école et Lyon une ville agréable.

Quel est le sujet de votre recherche ?

De manière générale, ma recherche est centrée sur les entreprises et la politique. Elle concerne la façon dont les entreprises traitent avec les gouvernements, et en quoi les stratégies qu’elles déploient pour gérer leur relation avec les gouvernements affectent leurs performances et leur croissance. L’interdépendance entre gouvernements et entreprises est inévitable. La portée de l’influence qu’exercent les gouvernements, l’enjeu et les défis que cela représente pour les entreprises, sont d’une importance cruciale, y compris dans les économies émergentes. Ma thèse évalue les stratégies politiques des entreprises, ainsi que les conséquences de ces stratégies sur les performances à court et long terme des entreprises et sur leur compétitivité.

Votre article « Bribery and investment: firm-level evidence from Africa and Latin America » (Corruption et investissement : observations d’entreprises en Afrique et en Amérique latine) a été publié dans le Strategic management Journal, l’une des plus grandes revues académiques au monde ; en tant que jeune professeur, quel effet cela vous fait-il ?

Cet article a été élaboré à partir du premier chapitre de ma thèse. Il a été rédigé en collaboration avec mes directeurs de thèse, les professeurs Alfonso Gambardella et Giovanni Valentini. Comme toujours lorsqu’il s’agit de publier des articles dans des revues spécialisées, nous avons énormément travaillé pour y parvenir. Une grande partie du mérite revient à mes coauteurs. J’ai beaucoup appris de ma collaboration avec eux. Une fois l’article enfin publié, j’en ai tiré une immense satisfaction. Cela stimule également ma curiosité intellectuelle et me pousse à travailler encore plus dur pour faire partie de la communauté universitaire internationale dans mon domaine d’expertise.

Pourquoi ce thème ?

CPI2014_global-infographic_FRLa corruption est un problème majeur dans de nombreux pays à travers le monde, et notamment dans les économies émergentes. Par exemple, d’après une étude réalisée par Globe Scan en 2010 pour le compte de BBC World Service, dans 26 pays à travers la planète, la corruption est le problème le plus mentionné parmi les 14 principaux problèmes à l’échelle globale. Il est cité comme le deuxième problème le plus important au niveau mondial juste après la pauvreté extrême (1). La corruption est une question mondiale, généralement moins étudiée au niveau des entreprises, malgré d’importants travaux d’analyse transnationale de ses antécédents et de ses conséquences. Comme le secteur privé est le fondement d’une économie, le fait de comprendre la relation de causalité, le cas échéant, entre la corruption et les résultats des entreprises en termes notamment de profit, de croissance et d’investissement, contribue à comprendre pourquoi, par exemple, une corruption plus présente peut se traduire par une baisse de la croissance et du développement. Je pense qu’il est primordial de comprendre ces relations microéconomiques entre, par exemple, le fait de verser des pots-de-vin et la performance des entreprises, car les associations macroéconomiques se fondent précisément sur ces relations au niveau microéconomique. Cette recherche avait pour objectif de contribuer à combler cette lacune.

Quelle méthodologie avez-vous utilisée ?

Nous avons fait appel à une méthode de recherche quantitative. Les données ont été collectées par le Groupe de la Banque mondiale. Nous avons cumulé ces données sur 13 pays d’Amérique latine et d’Afrique. Hormis les informations recueillies par le Groupe de la Banque mondiale, nous n’avions pas la possibilité d’atteindre ces entreprises et de procéder à des entretiens ou quoi que ce soit de ce genre. Ces données présentent plusieurs avantages, étant donné qu’il s’agit de la première étude à l’échelle mondiale qui interroge les entreprises sur leur expérience en matière de corruption au moyen d’un échantillonnage systématique et d’un questionnaire standardisé. En outre, le Groupe de la Banque mondiale s’est efforcé d’éviter les biais de mesure. Toutefois, en raison de son caractère socialement indésirable, on peut raisonnablement questionner la validité de l’expérience rapportée par les entreprises elles-mêmes concernant la corruption. Les résultats et la discussion présentés dans l’article sont donc à interpréter avec prudence, en gardant ce point à l’esprit.

Selon vous, en quoi votre recherche peut-elle aider les entreprises à améliorer leurs performances ?

Nous savons que le versement de pots-de-vin est illégal dans toute société. Il a également été démontré que les pays qui connaissent un fort niveau de corruption sont généralement moins développés. Cependant, l’impact économique de la corruption a couramment été perçu du point de vue de son effet, non pas sur les parties impliquées dans la corruption, mais sur la société qui souffre de la mauvaise affectation des ressources ou sur une tierce partie qui se retrouve exclue des bénéfices qu’elle aurait perçus si les pots-de-vin n’avaient pas été versés. Dans le cas présent, notre principale contribution consiste à souligner le fait que la corruption nuit non seulement à une économie, mais aussi à l’entreprise même qui se sert des pots-de-vin comme stratégie d’interaction avec les gouvernements. Dans notre article, nous démontrons que les entreprises qui ont recours à la pratique des pots-de-vin montrent des comportements axés sur le court terme et font des compromis qui freinent leur croissance et leur performance sur le long terme.
Nous suggérons donc qu’il n’est pas conseillé aux sociétés d’avoir recours à la corruption même si elle semble être bénéfique à court terme. L’orientation à court terme associée à la propension à la corruption nuit à la future croissance de l’entreprise et à sa compétitivité.

Et quel est l’impact d’un point de vue politique ?

Du point de vue de la politique, notre étude suggère que s’il est important de mettre en place des mécanismes de contrôle très stricts qui augmentent le risque d’être pris et les sanctions liées aux tentatives de corruption envers les fonctionnaires, il est également crucial d’éduquer les dirigeants d’entreprises quant au revers de la corruption. Autrement dit, outre les implications éthiques, ils devraient être formés et avoir conscience du fait que le versement de pots-de-vin ne constitue pas une stratégie politique bénéfique pour les perspectives de croissance et la compétitivité de leur entreprise.

Dans quelle mesure cette étude est-elle transposable aux petites et moyennes entreprises occidentales ?

Notre étude avait pour contexte l’Afrique et l’Amérique latine. Par conséquent, la possibilité de généraliser ces résultats aux économies occidentales risque d’être limitée. En raison d’une variation importante de la force des institutions dans ces économies, les entreprises sont moins susceptibles d’avoir recours à la corruption. De plus, bien que la corruption existe dans les économies occidentales, la forme qu’elle prend, ainsi que le type d’entreprises susceptibles d’entreprendre ce genre d’activité et le comportement qu’elles adoptent peuvent différer. Par conséquent, le comportement et les performances des entreprises qui optent pour la corruption comme moyen de traiter avec les bureaucrates dans les économies occidentales constitueraient un prolongement naturel de cette recherche, que je serais ravie d’entreprendre à tout moment si l’occasion s’en présentait.

(1) L’étude de 2010 concernait plus de 13 000 citoyens adultes provenant de 26 pays de tous les continents habités.

Professeur assistant en stratégie, mes recherches se concentrent sur les stratégies hors marché des entreprises et la gouvernance d’entreprise dans des environnements institutionnels différents. J’étudie entre autres les interactions entre les antécédents de ces sociétés et les changements institutionnels.

Plus d’informations sur Addis Birhanu :
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Son CV en ligne


Pour approfondir…

  • Birhanu, A. G., Gambardella, A. and Valentini, G. (2015), Bribery and investment: firm-level evidence from Africa and Latin America. Strategic Management Journal. doi: 10.1002/smj.2431 (forthcoming)
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