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Entreprises nationales, de quoi parle-t-on ?

A l’heure où des publics joyeux agitent leurs drapeaux et s’enflamment pour des footballeurs qu’ils voient rarement évoluer dans leurs propres championnats, la Coupe du monde éclaire, à sa façon, les enjeux complexes de la mondialisation : une équipe « nationale » peut être composée de joueurs qui n’évoluent qu’à l’étranger, où ils créent de la valeur.

Même constat dans la compétition géopolitique qui fait rage depuis quelques mois : les politiques prétendent défendre bruyamment leurs entreprises « nationales », à coups de tarifs douaniers ou de lois protectrices. Mais qu’est-ce qu’une entreprise « nationale » ?

Le rapport annuel 2018 du cabinet d’audit PwC dresse la liste des 100 premières entreprises mondiales selon leur capitalisation boursière et leur nationalité (« Global Top 100 Companies », mars 2018) : 54 d’entre elles sont américaines, 17 asiatiques dont 12 chinoises, 1 africaine, 1 sud-américaine et 27 européennes dont 4 françaises (LVMH, Total, L’Oréal, Sanofi).

Ce classement met en évidence la concentration et le contrôle du financement par des marchés dominants, ainsi que la modification des forces géopolitiques, puisqu’on voit émerger cette année deux entreprises chinoises parmi les dix premières. Mais les entreprises qui entrent dans le classement sont rarement strictement « nationales », c’est-à-dire entièrement américaines, chinoises ou françaises.

Euronext

Une étude de l’Institut français de gouvernement des entreprises le montre dans le cas français (« Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ? », Preuves à l’appui n° 6, mars 2018). Elle porte sur les 85 plus grandes sociétés inscrites au registre du commerce en France, cotées sur Euronext Paris et qui réalisent environ le tiers de notre produit intérieur brut. Trois dimensions sont prises en compte : leurs effectifs, leur chiffre d’affaires et leur capital. Pour chacune de ces dimensions est calculée la part « française » pour 2015 et son évolution depuis 2005.

En moyenne, en 2015, seulement un tiers des salariés de ces entreprises travaillent en France ; ils étaient 40 % en 2005. Les ventes réalisées en France représentent le quart de leur chiffre d’affaires, contre 34 % en 2005. Enfin, 56 % de leur capital sont détenus par des Français en 2015. Elles restent donc contrôlées par des nationaux, mais l’évolution a été particulièrement rapide puisque les actionnaires français possédaient encore 72 % de leur capital en 2005.

Ainsi, en termes de travail, de capital et de chiffre d’affaires, les très grandes sociétés cotées à Paris créent de la valeur dans un espace qui est de moins en moins « national ». Ajoutons que ces moyennes cachent des situations contrastées, car si des entreprises comme EDF ou Orange produisent encore largement en France, d’autres comme Total ou Sanofi ont atteint des niveaux d’internationalisation tels que la part « française » ne dépasse pas 20 % sur aucune des trois dimensions.

En quoi peut-on donc dire que ces entreprises sont « françaises » ? La réponse se trouve dans leur gouvernance : 80 sur 85 ont leur siège social en France (dont 73 dans l’ouest de la région parisienne) ; 90 % de leurs dirigeants et 92 % de leurs administrateurs sont français. C’est un réseau sociologique étroit qui noue l’appartenance à une élite locale et attache encore les entreprises mondialisées à l’espace culturel et politique national.

Ancrage local

Deux stratégies géopolitiques s’affrontent désormais dans la guerre commerciale pour la défense des entreprises.

Un nationalisme protectionniste cherche à faire coïncider leur espace avec celui de la nation. Pour lui, la puissance géopolitique exige que les entreprises jouent et gagnent le plus possible dans leur pays.

A l’inverse, un nationalisme expansionniste considère que l’influence géopolitique est garantie grâce à des entreprises globalisées qui exploitent essentiellement des opportunités mondiales.

Mais même cette option exige que, pour bénéficier d’une part de la valeur créée ailleurs, la gouvernance de ces entreprises demeure ancrée localement. Sans cela, il n’y a plus d’équipe nationale…


Cet article a été publié dans Le Monde du 13 juillet 2018.

Pierre-Yves Gomez, emlyon business school

Je suis également le fondateur et directeur de l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises (IFGE).

Plus d’informations sur Pierre-Yves Gomez :
• Son CV en ligne
• Son blog
• Son profil ResearchGate


Pour approfondir…

  • Gomez P.Y., Rossi S. (2018). Les grandes entreprises sont-elles (encore) françaises ? Preuves à l’appui n°6, mars 2018.
    Lire l’article en ligne

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