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« Je suis mon corps »: luttes identitaires face aux transformations de l’institution policière

L’identité professionnelle est une notion rarement associée aux ingrédients physiques ou corporels mis en œuvre au travail. Identité rime plutôt avec la personnalité du travailleur, ainsi qu’avec les compétences intellectuelles mobilisées dans les métiers. Pourtant, dans certaines professions, les qualités corporelles ont un rôle au moins aussi important à jouer dans la construction de l’identité d’un salarié et dans son efficacité au travail.

Le métier de policier fait partie de ces professions à fort centrage physique. Un officier de police est vu en général comme une personne en bonne forme physique, « dure à cuire », voire physiquement intimidante. On l’imagine aussi propre et soignée, faisant preuve d’attention quant à son apparence et à l’image qu’elle construit dans l’esprit du public. Ces caractéristiques liées au corps constituent des éléments fondamentaux de l’identité d’un officier de police. Ces derniers y souscrivent autant que le grand public fasciné par l’héroïsation médiatique du policier d’intervention.

Un travail en mutation

Notre enquête ethnographique de 11 mois nous a permis d’observer de quelle manière les officiers de police construisent leur identité professionnelle conformément aux idéaux de force, d’autorité et de soin mis dans la construction de l’apparence. Elle montre aussi que le développement de cette identité provient également d’un désir de stabilité accru, au sein d’un environnement de travail en pleine mutation.
En d’autres termes, les officiers continuent à entretenir les qualités corporelles qu’ils considèrent nécessaires pour leur travail, alors même que l’évolution du travail de policier peut avoir tendance à rendre ces qualités moins pertinentes et/ou utiles qu’auparavant.

De l’importance d’être « impeccable »

Notre travail de recherche met aussi en évidence que les officiers de police de terrain, pour lesquels la dimension physique du travail est centrale, se servent des pratiques corporelles pour renforcer leur identité professionnelle et résister à la vision alternative de leur métier que l’institution policière cherche à imposer. Ces officiers évoquent avec un certain dédain la situation des « policiers administratifs » qui consacrent la majeure partie de leur temps à la paperasserie. Ils parlent de « se rendre à la salle de sport » et de « montrer qui a le pouvoir », reflétant par ces propos des pratiques corporelles liées à la performance physique, à l’intimidation du corps nécessaire dans certaines confrontations aux suspects. Ils évoquent l’importance cruciale d’être « impeccable » dans leur mission, et comment cette perfection corporelle (des corps mais aussi des vêtements et uniformes) est partie intégrante de leur expertise Ils expliquent en quoi ce qu’ils voient et font « peut être effroyable », soulignant leur besoin consécutif de dégager une impression de propreté et de solidité dans des situations de travail angoissantes.

Une nouvelle génération

L’environnement de travail d’un officier de police, à l’instar de celui de la plupart des professions de nos jours, est actuellement en forte transformation. Le groupe d’officiers de police que nous avons étudié réagit en partie à ce changement en adoptant des pratiques corporelles qu’ils choisissent et peuvent contrôler. À leurs yeux, elles sont synonymes de sécurité et de stabilité dans un environnement incertain. Toutefois, il est clairement ressorti que leur institution ne perçoit pas l’avenir du métier de la même manière. Le travail de policier est en constante évolution, dans le sens d’une prise de distance progressive avec la rue, le « terrain ». Les efforts collectifs de ces officiers, orientés par la sauvegarde du corps comme arme principale d’intervention, risquent fort d’être sapés par une nouvelle génération d’officiers, dont les préoccupations répondent mieux aux exigences institutionnelles.

La quête de stabilité ancrée dans des pratiques corporelles spécifiques risque donc de s’avérer être une quête illusoire. Les récents événements affectant les policiers montrent pourtant à quel point la « physicalité » du métier reste centrale et ne peut être intégralement remplacée par la distanciation bureaucratique et la culture du chiffre.

Professeur de sociologie, j’étudie les nouvelles formes de résistance au travail ainsi que les dynamiques et processus de pouvoir et de domination dans les organisations. Pour moi, la recherche en sciences sociales nécessite un engagement authentique et passionné dans la compréhension de la vie des gens au travail. Comment les nouvelles organisations influencent elles la vie des gens ? Par quels mécanismes ces derniers parviennent-ils à se sortir des contraintes et contradictions dans lesquelles les plongent les nouvelles règles du travail ? Peut-on constater la création de formes de solidarités collectives productives dans les organisations actuelles ? Au service de quelle(s) visions du travail ? Les luttes sociales ont-elles encore un avenir dans les organisations « libérales » ? Voici quelques-unes des questions que je tente d’aborder dans mes travaux.

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Pour approfondir…

  • Courpasson, D., Monties, V. (2017). “I Am My Body”. Physical Selves of Police Officers in a Changing Institution. Journal of Management Studies, 54 (1): 32-57. doi: 10.1111/joms.12221.
    Voir le résumé en ligne
  • Courpasson, D., Monties, V. (2016). Police : le corps meurtri. Libération, 28/10/16.
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