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« Détourner le regard » ou l’indifférence civile sur le lieu de travail

David Courpasson étudie les nouvelles formes d’organisations sur le lieu de travail et leur impact sur la vie quotidienne des travailleurs. Dans cet article, il souligne la tension entre la perception qu’a chacun d’un lieu de travail moderne, source apparente d’engagement et de forte implication, et l’indifférence ordinaire croissante des individus pour le sort des autres. Il incite à sérieusement réfléchir à cette tension afin de restaurer des relations sociales plus saines et solidaires au travail.

L’indifférence ordinaire

« Nous attendions tous les noms. Vous savez, les noms de ceux qui allaient perdre leur emploi. Le service des RH était chargé d’établir la liste et pendant plusieurs semaines, l’ambiance était tout simplement insupportable. Quand j’ai su que je ne figurais pas sur la liste, je me souviens avoir éprouvé plus qu’un sentiment de soulagement, un véritable bonheur. Et en même temps, une indifférence absolue envers le sort des quatre collègues de notre agence qui devaient partir. J’étais simplement heureux d’être vivant, d’une certaine manière. Quand j’ai appris que l’un d’entre eux s’était suicidé deux semaines plus tard, cela m’a attristé. Mais la tristesse n’arrivait pas à surpasser ma satisfaction personnelle de pouvoir continuer à travailler. »

Plutôt effrayant, non ? Pourtant, ce passage est extrait d’un entretien avec un employé de banque passé au travers d’une période d’importantes coupes budgétaires au sein de son établissement. Il ne s’agit pas des propos d’un monstre ou d’un psychopathe, mais de ceux d’un individu ordinaire, éduqué et en apparence socialisé, du genre que vous et moi côtoyons cinq jours ou plus par semaine.

Une tempête de commentaires

Des tels propos viennent contredire l’image que la plupart d’entre nous partageons du lieu de travail moderne. Un lieu où plus que jamais, sont prônées les notions d’engagement, d’implication et où le sentiment d’appartenance est constamment encouragé. Et avec internet en plateforme médiatique sociale et professionnelle, nous ne sommes jamais sans voix. Chaque tragédie humaine, chaque faux pas politique, chaque déclaration publique inconsidérée, déclenche une tempête de commentaires, allant de l’utile ou du réconfortant à la pure diffamation et au franchement désagréable. Notre multitude d’amis est toujours à portée de clic, tout comme nos collègues, nos clients et nos supérieurs hiérarchiques.

Des lieux de travail branchés ?

Les entreprises quelle que soit leur taille consacrent de plus en plus de temps, d’efforts et de ressources à la création d’environnements conçus pour intégrer pleinement leur main-d’œuvre et devenir des espaces attirants, où il ferait bon vivre. Mais ces nouveaux lieux de travail dernier cri, signes distinctifs de tant de recruteurs attractifs, tiennent-ils vraiment leurs promesses ? Pour le dire autrement, les choses ont-elles réellement changé depuis l’époque de la bonne vieille usine bruyante et salissante? Vue de l’extérieur, l’entreprise branchée paraît plus avenante, plus connectée et plus pimpante que les anciennes. Elle n’en reste pas moins conçue pour contraindre les corps à travailler en continu – en fusionnant temps de loisir et temps de travail, en liant physiquement les gens à leur lieu de travail.

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En France, le nombre de salariés ayant recours aux drogues pour faire face au travail a augmenté de 25 % ces dix dernières années.

 

Malgré toutes les promesses de la technologie, censée nous offrir l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée, le travail semble encore avoir des conséquences néfastes. En France, le nombre de salariés ayant recours aux drogues pour faire face au travail a augmenté de 25 % ces dix dernières années. Au Japon, l’incidence du karoshi (« la mort par surmenage ») est en constante augmentation, tandis qu’en Chine, on estime que l’équivalent local, le guolaosi, est responsable de la mort de plus d’un demi-million de personnes.

Dans la société en général comme sur le lieu de travail, un décalage semble s’être creusé entre la perception, les apparences et la réalité, le vécu du travail. Dans ce contexte, que peut-on faire ?

Réexaminer les relations personnelles

Ni les paroles creuses sur la culture d’entreprise, sur la responsabilité sociale, ni l’amélioration notable des conditions techniques et physiques de travail depuis quelques décennies ne suffisent à susciter l’engagement sincère des salariés. Nous devrions surtout recommencer à prêter attention à ce que j’appellerais les liens « charnels » qui peuvent exister dans ces milieux confinés dans lesquels nous passons une grande partie de notre vie. Nous devons renouer ces liens grâce auxquels les gens ressentent physiquement et émotionnellement ce que l’autre ressent, et mettre fin à l’indifférence mutuelle qui caractérise la vie au travail et ailleurs. Une indifférence suscitée par les médias sociaux. Ce que fait et vit l’autre au travail doit nous importer si nous voulons que le travail ne soit plus une source d’aliénation et de souffrance.

Une véritable culture de la qualité

Il ne s’agit pas d’une quelconque aspiration utopique et sans fondement. Dans certains environnements, c’est déjà une réalité. Prenez l’exemple d’un atelier dans une usine de produits chimiques dangereux, où une petite équipe travaille toute la nuit, contrôlant le bon fonctionnement des machines. Chacun y fait confiance à ses collègues et à leurs capacités à résoudre les problèmes éventuels. Dans ce genre d’environnement, des liens solides et authentiques se créent car ce sont la santé et la vie des personnes qui sont en jeu. On y trouve d’ailleurs une véritable culture du travail bien fait, qui conduit les gens à souhaiter le meilleur pour leurs collègues et à travailler dur pour faire en sorte que leur travail soit accompli selon les plus hautes normes de qualité. L’un ne va pas sans l’autre : avoir le souci de l’autre permet de développer le souci du travail bien fait, comme l’a montré Richard Sennett. Le défi pour le management consiste à trouver comment reproduire cette solidarité authentique, à l’opposé des relations superficielles devenues monnaie courante ; et à arrêter de penser que faire bouger les gens sans cesse améliore leur performance et leur engagement. Certes c’est un défi de taille, mais aucune organisation ne peut se permettre de l’ignorer.

David Courpasson, emlyon business school

Professeur de sociologie, j’étudie les nouvelles formes de résistance au travail ainsi que les dynamiques et processus de pouvoir et de domination dans les organisations. Pour moi, la recherche en sciences sociales nécessite un engagement authentique et passionné dans la compréhension de la vie des gens au travail. Comment les nouvelles organisations influencent elles la vie des gens ? Par quels mécanismes ces derniers parviennent-ils à se sortir des contraintes et contradictions dans lesquelles les plongent les nouvelles règles du travail ? Peut-on constater la création de formes de solidarités collectives productives dans les organisations actuelles ? Au service de quelle(s) visions du travail ? Les luttes sociales ont-elles encore un avenir dans les organisations « libérales » ? Voici quelques-unes des questions que je tente d’aborder dans mes travaux.

Plus d’informations sur David Courpasson :
Son CV en ligne
• Son profil ResearchGate


Pour approfondir…

  • Courpasson, D. 2016. Looking Away? Civilized Indifference and the Carnal Relationships of the Contemporary Workplace. Journal of Management Studies, Forthcoming. DOI: 10.1111/joms.12175.
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