L’opération Train of Hope ou la puissance de l’économie du partage

En septembre 2015, la ville de Vienne s’est retrouvée au cœur de la crise migratoire naissante en Europe alors que l’Autriche ouvrait ses frontières et accueillait un flot de migrants, principalement syriens, en provenance de la Hongrie voisine. De septembre à la fin de l’année, la ville accueillit 300 000 réfugiés.

Tandis que le gouvernement fédéral tergiversait sur la meilleure manière de gérer cet afflux, un groupe de citoyens engagés lança l’initiative Train of Hope (Train de l’espoir). Ce centre éphémère d’aide aux nouveaux arrivants était basé à la gare centrale de Vienne, la Hauptbahnhof. Martin Kornberger (et ses homologues chercheurs de la Vienna University of Economics and Business) ont étudié cette opération. Selon eux, il est possible de tirer des leçons de Train of Hope pour les entreprises qui s’intéressent au potentiel lié à l’économie du partage.

En quoi l’initiative Train of Hope peut être considérée comme originale ?

Il s’agit d’un ensemble disparate de personnes qui se sont réunies très rapidement pour aider à résoudre un problème urgent. Train of Hope constitue un exemple parfait de solidarité en période de tensions et de crise potentielle. En raison du nombre considérable de réfugiés arrivant à Vienne, il était clair que l’infrastructure de la ville allait avoir du mal à faire face. En un laps de temps très court, ces citoyens ont fondé l’organisation Train of Hope, s’appuyant sur leur propre initiative pour la faire fonctionner et trouver une solution à la situation. L’opération, très bien organisée et d’une efficacité incroyable, s’est développée hors du cadre des institutions traditionnelles normalement responsables de ce genre d’actions, à savoir le gouvernement, les forces armées, la police, …

Qu’a apporté l’opération Train of Hope aux migrants ?

Elle leur a fourni un abri, des soins médicaux, de la nourriture, de l’eau, des traducteurs, et bien d’autres choses encore. D’une petite initiative au départ, impliquant des particuliers qui arrivaient à la gare avec des biscuits et des bouteilles d’eau, Train of Hope s’est développée pour apporter aux migrants les biens et services dont ils avaient le plus besoin.

Comment ces citoyens se sont-ils organisés et ont-ils diffusé le message ?

Leur coup de génie est de s’être servis des réseaux sociaux. Ils ont utilisé une approche qui nous est familière à travers des réseaux comme AirBnB et Uber, afin de trouver les ressources nécessaires pour faire fonctionner Train of Hope. C’est devenu une plateforme permettant à d’autres bénévoles de prendre contact pour proposer leurs services. Concrètement, les gens disaient : « Je peux traduire » ou « J’ai un lave-linge ». Train of Hope s’est efforcé de rassembler toutes ces personnes pour utiliser au mieux leurs compétences, leur savoir-faire ou les biens matériels qu’elles souhaitaient mettre à disposition.

L’organisation Train of Hope fonctionnait-elle entièrement en dehors du « système », ou bien a-t-elle collaboré avec des acteurs plus officiels ?

Au départ, Train of Hope a pris la situation en main, prenant la relève des autorités. Quand la ville de Vienne a constaté l’efficacité du dispositif, elle a collaboré avec ses initiateurs ainsi qu’avec les militaires, les chemins de fer autrichiens et la Croix Rouge afin de contrôler la situation. Et ce fut l’une des principales observations de notre recherche : un collectif plus vaste d’acteurs peut se rassembler pour partager la gestion d’une crise, à l’aide des outils et des mécanismes de l’économie du partage. La philosophie de l’économie du partage a été redéfinie comme le partage d’une préoccupation morale, où tout le monde travaillait en collaboration pour organiser les ressources et résoudre un problème au moyen d’une plateforme sociale.

Quels enseignements les entreprises peuvent-elles tirer de l’exemple de Train of Hope ?

Train of Hope s’est avérée une organisation possédant peu d’actifs, avec seulement quelques membres à plein temps. Sa puissance est venue de sa capacité à mobiliser les actifs sous-utilisés de centaines de milliers de citoyens, qui ont partagé leur savoir-faire, leurs foyers, leurs biens et tant d’autres choses. Train of Hope a joué le rôle d’intermédiaire, canalisant le flux des ressources, permettant d’y accéder par le biais de sa plateforme numérique et jusqu’aux plateformes physiques de la gare ferroviaire où arrivaient les réfugiés. Elle a développé des interfaces collaboratives et une infrastructure d’évaluation décentralisée pour gérer les activités réalisées par des tiers. Elle a représenté une marque forte, en laquelle les citoyens, les politiciens, les leaders économiques et surtout, les réfugiés avaient confiance.

L’efficacité de Train of Hope est venue également de son utilisation judicieuse d’Internet. Le partage implique de rechercher des opportunités et de les mettre en concordance. Grâce à lnternet, le partage et la concordance sont devenus évolutifs. C’est ainsi que le partage a pu devenir un phénomène de masse. Par tous ces aspects, Train of Hope a pu ressembler à d’autres plateformes de partage.

Lorsqu’on l’analyse globalement, l’exemple de Train of Hope offre de nombreux enseignements pour les entreprises ou les personnes souhaitant développer une activité sur le modèle de l’économie de partage.

Martin Kornerger, emlyon business school

Professeur d’innovation en management, je suis un esprit indiscipliné : après avoir obtenu mon doctorat de philosophie à l’Université de Vienne en 2002, j’ai occupé des positions en stratégie, théorie de l’organisation, marketing & design dans des universités en Australie, en Autriche, au Danemark, en Suède, au Royaume-Uni et en France. A mi-chemin entre bibliothèque et laboratoire, mes recherches et enseignements sont axés sur la découverte d’idées et de pratiques éveillant et développant l’imagination des managers comme des étudiants. Auparavant, j’ai co-fondé à Sydney l’agence PLAY qui a travaillé sur la stratégie de marque de grandes entreprises (PricewaterhouseCoopers, ISS, MINI, Adobe, GlaxoSmithKline, Kellog’s, Subaru, Jaguar…). Je mets aujourd’hui en pratique mes recherches pour des entreprises telles que Tetrapak, Deloitte et beaucoup d’autres.

Plus d’information sur Martin Kornberger :
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• Son blog
Son profil ResearchGate

Pour approfondir…

  • Kornberger, M., Meyer, R.E., Brandtner, C., Höllerer, M.A. (2017). When Bureaucracy Meets the Crowd : Studying “Open Government” in the Vienna City Administration. Organization Studies, 38 (2): 179-200. DOI: 10.1177/0170840616655496.
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Du même auteur :

Mai 3rd, 2017|

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