A fiery globe beside an hourglass symbolizes climate urgency and the passage of time in a dramatic, apocalyptic setting. By PURE SP - AdobeStock. AI-generated

Transition Sociale & Environnementale

Apprendre dans un monde fini : les leçons du Quai d’Orsay

Nous vivons dans un monde fini. Et cela change tout.

Le monde fait face à des crises géopolitiques, environnementales et sociales interdépendantes et sans précédent. Les travaux scientifiques récents attestent désormais du franchissement d’une septième limite planétaire. Dans le même temps, une autre crise, moins commentée mais tout aussi grave, se déploie silencieusement : nos manières d’imaginer l’avenir, d’organiser l’action collective et de décider pour le long terme s’érodent.

Jamais les sociétés humaines n’ont disposé de capacités techniques aussi vertigineuses. Et jamais elles n’ont été aussi vulnérables aux dérèglements qu’elles déclenchent. Nous avons transformé la Terre plus vite que nous n’avons appris à nous gouverner. Le climat se dérègle, la biodiversité s’effondre, les ressources s’épuisent, les systèmes sociaux se tendent, les infrastructures stratégiques tremblent. Notre survie dépend désormais de notre capacité à intégrer le système Terre dans les mécanismes de décision des activités économiques, administratives et diplomatiques qui structurent le monde.

Cette transformation n’est pas abstraite. Elle modifie la réalité opérationnelle des États, des entreprises et des institutions. Pour la comprendre en profondeur, encore faut-il observer celles et ceux qui gouvernent au quotidien l’instabilité du monde. C’est ce qu’offre le cycle annuel du Collège des Hautes Études de l’Académie diplomatique (CHEAD).

Apprendre en naviguant plutôt qu’en contemplant

Le CHEAD n’est pas une formation. C’est une enquête au sens où John Dewey définit l’enquête pragmatiste : un processus collectif par lequel une communauté cherche à stabiliser une situation incertaine en transformant progressivement sa compréhension du problème.

Le point de départ du cycle est une indétermination radicale : comment gouverner un monde où les crises ne disparaissent plus mais s’interconnectent ? Les auditeurs ne reçoivent pas de doctrine, ils entrent dans l’incertain. Chaque session crée du trouble. La sécurité européenne révèle la dépendance énergétique du continent. Les budgets publics s’organisent autour de raretés. Le multilatéralisme vacille sous la charge des crises globales. La lutte informationnelle se confond avec la défense. L’OTAN, l’ONU, l’Agence française de développement, les Institut français à l’étranger, la Direction générale de la mondialisation du Quai d’Orsay : aucune organisation n’agit dans un environnement stable.

L’enquête commence quand les questions changent. On ne demande plus uniquement « comment influencer ? » mais aussi « comment tenir ?« . On ne cherche plus à optimiser l’ordre existant, mais à comprendre comment stabiliser ce qui menace de se défaire. Et comme chez Dewey, l’enquête ne se résout pas par accumulation théorique mais par expérimentation. Les simulations de crise, les échanges à huis clos avec diplomates, militaires et analystes, les exercices de négociation avec plusieurs mandats simultanés obligent les auditeurs à tester leurs hypothèses et, parfois, à les abandonner. On apprend en faisant, en pensant contre soi-même et en actualisant sans cesse sa vision du monde.

Le savoir produit est collectif. Aucun auditeur ne peut saisir seul ce qui se joue. La compréhension émerge des frottements entre expertises : climat, énergie, droit, finance publique, développement, cybersécurité, culture, renseignement, diplomatie économique. L’apprentissage ne consiste pas à stocker de l’information mais à développer un sens de la navigation dans un monde instable. À l’issue du cycle, il n’y a pas de vérité. Il y a une nouvelle manière de penser. Elle est moins linéaire et plus systémique. Elle est aussi moins certaine et plus vigilante. Elle est enfin moins optimisatrice et plus stabilisatrice.

De l’Académie diplomatique à l’école de management, quelles leçons tirer ?

Ce que révèle le CHEAD résonne directement avec les travaux menés au sein de la chaire Carbone 4, et avec les transformations qui traversent déjà les activités de recherche qui y sont conduites. Le management a été conçu historiquement comme une science de l’allocation et de l’optimisation dans un monde d’abondance. Or le monde que donne à voir le Quai d’Orsay n’est plus abondance mais finitude. Il n’est plus prévisibilité mais polycrise. Plus expansion mais interdépendance.

La recherche en management doit alors se déplacer. Elle ne peut plus se contenter de modéliser la performance, elle doit modéliser la vulnérabilité. Elle ne peut plus étudier l’innovation hors-sol, elle doit étudier l’innovation sous contrainte. Elle ne peut plus séparer stratégie et climat, finance et énergie, logistique et géopolitique. La chaire Carbone 4 explore déjà ces basculements. La stratégie devient un art de composer avec les limites plutôt que de les ignorer, où la valeur se mesure à la réduction des risques systémiques autant qu’à la croissance. Le workshop Alternative Futures l’a confirmé : les organisations doivent apprendre à durer avant d’apprendre à gagner.

L’enseignement doit évoluer dans le même sens et former à anticiper plutôt qu’à prévoir, à décider sans connaître toutes les variables et à stabiliser plutôt qu’à accélérer. Le management ne peut plus se définir plus comme une science du contrôle mais comme un art de l’enquête collective. Former des dirigeants revient alors à développer une compétence de navigation : lire les limites, composer avec elles, coopérer pour les dépasser.

Le cycle 2025 du CHEAD ne montre pas le fonctionnement du monde, mais plutôt l’effort collectif qu’il faut fournir de toute urgence pour qu’il demeure gouvernable. Un monde fini exige moins de solutions qu’un effort renouvelé de problématisation ; moins de certitudes que de compétences et d’appétence pour l’expérimentation. Et moins de plans que de capacité à tenir.

Ce que nous devons désormais apprendre, dans les institutions comme dans les écoles, c’est davantage qu’une stratégie. C’est un nouveau mode de présence au réel.

A lire également :

Gauthier, T. & Hanifa, V. (2020) Prospective : Anticiper, décider et agir dans l’incertitude. Lausanne: Presses polytechniques et universitaires romandes. 160 p. EAN 9782889153763.