Leadership & Management
Comment innover durablement : la démarche bioinspirée du « tamis managérial »
Moteur essentiel de la croissance, l’innovation est aussi accusée de nourrir des « destructions non créatrices » : surexploitation des ressources, effondrement de la biodiversité, réchauffement climatique. Face à ces dérives qui menacent l’habitabilité de la planète, citoyens, consommateurs, marchés émergents et régulateurs poussent désormais les entreprises à repenser en profondeur leurs pratiques d’innovation.
Comment mettre en place de nouveaux processus de sélection des innovations efficaces, robustes et respectueux des écosystèmes naturels ? La discipline de la bioinspiration, « une approche créative fondée sur l’observation des systèmes biologiques », selon la définition de 2015 du Comité Biomimétique de l’Organisation internationale de normalisation est une piste pour y parvenir. Parmi ses applications, on trouve la conception de bâtiments à faible consommation d’énergie inspirée par le mode de circulation de l’air dans les termitières. De façon similaire, des travaux récents analysent la manière dont les systèmes complexes s’adaptent et se reproduisent dans la nature grâce à la sélection naturelle afin de repenser le processus d’innovation dans l’entreprise.
Deux manières d’innover : la sélection naturelle versus le marché et les entreprises
La couleur des grenouilles de Tchernobyl

L’émergence de nouveautés dans une espèce peut être décrite grâce à la métaphore du tamis de Lecointre. Chaque individu est porteur de traits qui sont des variations aléatoires apparaissant à chaque génération dans la population et qui font qu’il diffère de ses parents. Ces traits peuvent être considérés comme des ingrédients qu’on passe par un tamis constitué de filtres successifs, représentant la sélection naturelle. Les nouveautés qui augmentent les chances de survie et de reproduction de l’individu qui les porte, dans un contexte spécifique, passent alors le « tamis de la sélection naturelle ». Elles ont plus de chances d’être transmises par hérédité aux descendants que des variations neutres ou défavorables.
C’est ainsi que le nombre de grenouilles de couleur noire a fortement augmenté aux alentours de Tchernobyl depuis l’accident de la centrale nucléaire en 1986. Une peau sombre dont la pigmentation est forte en mélanine offre une meilleure protection contre les radiations ionisantes qu’une peau verte. Les grenouilles ayant ce trait ont plus de chances d’atteindre l’âge de la reproduction et de le transmettre à la génération suivante. Elles présentent un avantage évolutif qui est sélectionné par un environnement contaminé par les radiations.
Cette illustration met en avant un premier filtre : celui œuvrant à l’échelle des interactions avec le milieu ou l’environnement. D’autres filtres agissent à d’autres niveaux, notamment au sein d’une même espèce (les paons sont en concurrence entre eux pour transmettre leurs gênes) ou entre les espèces (une gazelle plus rapide échappe plus facilement à un guépard et transmettra cette qualité à la génération suivante). Les différents filtres combinent leurs effets pour façonner les espèces. Cette sélection s’apparente à un processus de compromis qui permet à la nature d’innover.
S’inspirer de la « main invisible » de la sélection naturelle
On retrouve cette notion de sélection en management de l’innovation. Un certain nombre d’innovations émergent. Celles qui se diffusent sont celles qui auront été sélectionnées par les différents filtres de l’environnement économique. Des recherches ont montré que la sélection opère au niveau d’une industrie dans son ensemble. Mais le processus d’innovation se joue d’abord à l’intérieur même des entreprises où la sélection n’est pas le résultat de « la main invisible » du marché mais bien de « la main visible » des managers. Ces derniers font des compromis qui intègrent différentes dimensions mais encore trop rarement les « externalités négatives » sur l’environnement.
La « main invisible » de la sélection naturelle de son côté prend en compte spontanément les interactions complexes entre des éléments humains et non humains. Ce processus permet la robustesse, la résilience et la durabilité d’une espèce dans son milieu. Puisque la prise en compte des effets néfastes de son activité sur l’environnement devient une contrainte sociétale, économique et réglementaire, s’inspirer de la sélection naturelle pour choisir les innovations peut devenir un avantage concurrentiel pour l’entreprise.
Le tamis managérial : un processus d’innovation bioinspiré
La démarche de tamis managérial est structurée en deux étapes :
- Identification de l’ensemble des domaines sur lesquels l’innovation a un impact,
- Choix des critères de sélection les plus vertueux
Identifier les dimensions de l’environnement à partir d’approches systémiques
Comme nous l’avons vu, la sélection naturelle prend en compte toutes les dimensions de l’environnement à travers différents filtres. Dans l’entreprise, les managers doivent effectuer un travail minutieux pour identifier chaque échelle de l’environnement affectée par une innovation. Par exemple, à première vue l’innovation de la voiture électrique n’a qu’un effet favorable sur l’environnement car elle diminue les émissions de gaz à effet de serre lors de la phase d’usage du véhicule. Mais la prise en compte de l’extraction de métaux rares nécessaire à sa production fait apparaître un nouvel enjeu.
Des cabinets de conseil en stratégie environnementale se sont ainsi spécialisés dans la cartographie des impacts des stratégies d’innovation des entreprises. Ils mettent à la disposition de leurs clients des tableaux de bord et même des bases de données préconcurrentielles partagées par des acteurs d’une même industrie. Une autre façon de procéder consiste à développer des scénarios prospectifs afin d’explorer les conséquences de chaque choix d’innovation. C’est grâce à ce type de démarche que les nouveaux produits des compagnies d’assurance intègrent à présent les risques inédits liés aux évènements météorologiques extrêmes.
La force des collectifs
Après avoir identifié les différents impacts de l’innovation sur l’environnement, il reste à sélectionner les critères sur lesquels opérer des compromis pour rendre cette innovation acceptable. Pour la sélection naturelle, cette étape correspond au choix de critères comme la couleur de la peau ou la vitesse de la course qui vont favoriser les individus qui auront le plus de chances de survie et de reproduction. Dans l’entreprise, cela implique de représenter dans la prise de décision la diversité des dimensions identifiées. Concrètement, cela consiste à créer un collectif d’acteurs portant la voix des parties prenantes ou des écosystèmes affectés.
L’industrie biomédicale française coopère ainsi de plus en plus avec des associations de défense animale pour limiter l’utilisation des animaux dans les recherches expérimentales. De même, en impliquant différents acteurs (coopératives, associations, chercheurs, citoyens et organisations publiques et privées) dans des laboratoires mobiles collaboratifs, la région Aquitaine a pu définir des critères permettant des innovations réussies en santé, fin de vie, alimentation durable et gestion des déchets.
Innover radicalement dans la sélection des innovations
Afin de continuer à être le moteur du développement de nos entreprises, l’innovation doit radicalement se transformer. Il lui faut s’adapter à des contraintes environnementales inédites, gages de l’habitabilité de notre planète. L’innovation du futur devra être durable, à la fois systémique et collective. La bioinspiration peut nous aider à y parvenir. Au cœur de la sélection naturelle il y a un tamis qui filtre les innovations en fonction de leur bonne adaptation au contexte. La sélection des innovations dans l’entreprise devrait s’en inspirer en adoptant la démarche analogue du tamis managérial.
