Abstract image depicting rising gold bars on a dark background, symbolizing wealth, investment growth, and financial success. By Pug - AdobeStock. AI-generated

Economie & Finance

Grandes entreprises françaises : comment le SBF 120 a fait des dividendes une priorité stratégique

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Alors que le débat sur la « taxe Zucman » a relancé en France la question de la contribution des grandes entreprises et des hauts patrimoines, un chiffre éclaire les enjeux : 1 163 milliards d’euros de dividendes ont été versés par les entreprises du SBF 120 entre 1995 et 2024. En trente ans, les distributions ont été multipliées par 21, passant de moins de 4 milliards d’euros par an à près de 85 milliards en 2024.

Ces données permettent de documenter, au-delà des controverses politiques, la place prise par la rémunération du capital dans la stratégie des grandes entreprises françaises.

Une forte concentration

Les dividendes sont très inégalement répartis. Vingt entreprises concentrent à elles seules près des deux tiers des montants versés sur la période. Les entreprises dites « géantes », plus de 25 000 salariés et plus de 7,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires, représentent chaque année entre 70 % et 90 % du total distribué.

À elle seule, TotalEnergies a versé 117 milliards d’euros en trente ans, soit environ 10 % de l’ensemble des dividendes du SBF 120. Sanofi, BNP Paribas, AXA, Engie ou LVMH figurent également parmi les principaux contributeurs.

Cette concentration reflète le poids économique de ces groupes. Elle souligne aussi la dépendance du marché français à un nombre restreint d’acteurs pour la distribution de revenus financiers.

Trois crises, trois trajectoires

Volume annuel des dividendes versés par le SBF 120 de 1995 à 2024. Graph fourni par l'auteur. ©emlyon business school
Volume annuel des dividendes versés par le SBF 120 de 1995 à 2024. Graph fourni par l’auteur. ©emlyon business school

 

La progression des dividendes n’a pas été linéaire. L’éclatement de la bulle internet au début des années 2000 provoque un simple tassement. En revanche, la crise des subprimes entraîne une baisse de 27 % en 2009. Il faudra près de dix ans pour retrouver les niveaux d’avant-crise.

La crise du Covid-19 produit un choc plus brutal : -37 % entre 2019 et 2020. Le rebond est cependant rapide. Dès 2021, les montants retrouvent leur niveau pré-pandémie, avant d’atteindre des records en 2022, 2023 et 2024. Les dispositifs publics de soutien ont contribué à cette reprise accélérée.

Toutes les entreprises n’absorbent pas les crises de la même manière. Les grandes et très grandes structures rebondissent plus vite que les entreprises de taille intermédiaire.

L’industrie en tête

Le secteur manufacturier est le premier pourvoyeur de dividendes sur la période, avec 398 milliards d’euros versés. Il est suivi par la finance et l’assurance (205 milliards), puis par les secteurs extractifs et énergétiques (124 milliards).

Les entreprises de l’extraction pétrolière et gazière affichent les dividendes annuels moyens les plus élevés, supérieurs au milliard d’euros. Ces montants s’expliquent par la forte génération de trésorerie et par la stabilité relative de la demande énergétique sur longue période.

Au total, trois secteurs (industrie, finance-assurance et énergie) concentrent près des deux tiers des dividendes distribués en trente ans.

Les salariés, accélérateurs inattendus

La composition de l’actionnariat influence les politiques de distribution. Les entreprises dont le premier actionnaire est un investisseur institutionnel ont versé le volume total le plus important sur la période.

Un résultat interpelle toutefois : les entreprises dont les salariés sont premiers actionnaires versent en moyenne les dividendes annuels les plus élevés, avec 923 millions d’euros par an. Dans 92 % des cas, ces entreprises distribuent effectivement des dividendes.

L’actionnariat salarié ne constitue donc pas un frein à la rémunération du capital. Il s’inscrit dans une logique de partage interne de la valeur.

Quel partage de la valeur demain ?

La progression continue des dividendes interroge désormais les arbitrages entre rémunération du capital, investissement productif et financement des transitions. Dans un contexte de contraintes budgétaires, de tensions énergétiques et d’accélération climatique, la question du partage de la valeur devient centrale.

Qui bénéficie prioritairement de ces flux financiers ? Quelle part est réinvestie dans l’innovation, la relocalisation industrielle ou la transition environnementale ? Les choix opérés aujourd’hui conditionneront la capacité d’adaptation des entreprises dans un environnement plus instable.

La nationalité et la nature des actionnaires constituent également des variables clés. La montée en puissance des investisseurs institutionnels internationaux (fonds de pension, gestionnaires d’actifs, fonds souverains, etc.) modifie les équilibres de gouvernance. Leurs attentes, souvent orientées vers la performance globale, peuvent différer de celles d’actionnaires plus ancrés territorialement.

À mesure que l’actionnariat se globalise, les centres de décision évoluent. Les dividendes versés par les entreprises françaises alimentent-ils principalement l’économie nationale ou s’inscrivent-ils dans des circuits d’investissement mondialisés ? La structure de l’actionnariat influence-t-elle les décisions d’emploi, d’investissement ou de transition énergétique ?

Les politiques de dividendes apparaissent ainsi comme un révélateur des priorités stratégiques des grandes entreprises. Elles ne se limitent pas à un indicateur financier : elles traduisent une certaine conception du capitalisme et du rôle de l’entreprise dans son environnement économique et territorial.

Les prochaines années diront si la trajectoire observée depuis trois décennies se prolonge ou si un nouvel équilibre émerge entre création de valeur actionnariale, souveraineté économique et responsabilité collective.

Cet article est issu de l’étude :
Winston S., Nagati H., & Valiorgue B. (2025). Cash machines #1 : 30 ans de distribution de dividendes par les entreprises du SBF 120. Institut Français de Gouvernement des Entreprises, emlyon business school.