Société
Communication sur les accidents nucléaires : les effets contrastés des politiques de transparence
Alors que les travaux de décontamination des territoires de la préfecture de Fukushima au Japon continuent, presque quinze ans après la survenue de la catastrophe nucléaire dans la centrale de Fukushima Dai-ichi en mars 2011, les autorités publiques françaises affirment qu’un accident nucléaire majeur est également « possible » en France. L’accident japonais a montré les suites possibles d’une pareille catastrophe, que ce soit l’évacuation de centaines de milliers de personnes, ou l’injonction pour les populations à retourner vivre en territoire contaminé. Pourtant, le constat que les accidents nucléaires constituent un horizon réel de l’exploitation des centrales nucléaires – et pas uniquement au Japon – ne suscite que peu de controverses en France et ne joue qu’un rôle limité dans les débats sur l’avenir de la filière nucléaire.
Cette observation constitue un paradoxe de recherche qui mérite d’être expliqué. Cette analyse est d’autant plus importante que les accidents nucléaires du passé, à l’instar de Three Mile Island aux Etats-Unis en 1979 et de Tchernobyl en Ukraine soviétique en 1986, ont suscité des controverses politiques majeures quant aux effets néfastes des activités nucléaires sur la santé et l’environnement.
L’émergence des politiques de transparence nucléaire et leurs effets inattendus
Alors que les décisions nucléaires en France ont été décrites comme étant longtemps marquées par le secret, la filière s’est dotée, depuis une vingtaine d’années, de dispositifs visant à assurer une meilleure information du public sous l’égide d’une politique de transparence. En réponse aux critiques portant sur une rétention d’informations à la suite de l’accident de Tchernobyl, les pouvoirs publics ont mandaté l’organisme de contrôle principal, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN, renommée ASNR depuis 2025). Cette entité a été créée dans le cadre de la loi « relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire » pour assurer la communication publique sur les accidents.
Cette dernière est investie par l’ASN à la fois comme un moyen de renforcer son pouvoir vis-à-vis de l’exploitant dominant EDF et de se constituer en source crédible auprès de divers publics, tels que les ONG et professionnels des médias. Dans un récent article, je montre comment ces politiques de transparence, tout en permettant de rendre publique une plus grande quantité d’informations sur les accidents nucléaires, conduisent également à instaurer de nouvelles formes d’opacité dans les débats publics.
Circuler entre espaces discrets, publics et hybrides
Pour étudier les effets de ces politiques de transparence sur les débats publics, il est intéressant de décrire la couverture des accidents majeurs tels que Fukushima, qui peuvent devenir des crises politiques et institutionnelles pour le secteur nucléaire. Un accident majeur représente une opportunité pour divers acteurs d’émettre des critiques à l’égard des pouvoirs publics et acteurs du nucléaire, et ce de manières différentes en fonction des informations publiquement accessibles. L’article fait l’hypothèse que les modes d’organisation derrière la communication publique ainsi que sa réception par les professionnels de l’espace public jouent un rôle clé pour comprendre les effets d’un accident sur les institutions nucléaires.
Les débats médiatiques sur les accidents ne sauraient être étudiés uniquement à partir de données publiques. En plus d’une étude comparative de la couverture médiatique des accidents dans deux espaces médiatiques en France (Le Monde et le JT du soir de France 2), une immersion ethnographique a été nécessaire pour saisir les manières dont les informations sensibles – pannes, accidents, effets sanitaires et environnementaux – sont traitées différemment dans les espaces publics et non-publics.
Espaces hybrides : apprendre les normes de l’(in)dicible
Cette enquête m’a permis de montrer que les politiques de transparence s’accompagnent d’un effort des autorités de contrôle pour développer, d’une part, des mécanismes de coordination avec d’autres sources d’informations sur les accidents (pouvoirs publics, industriels). A titre d’exemple, le rôle des exploitants nucléaires comme sources évolue avec la création des organismes de contrôle. Plutôt que de critiquer l’Autorité de sûreté publiquement, les exploitants considèrent qu’ils ont un intérêt à rendre le contrôle crédible et soutenir sa légitimité publiquement. Les conflits fréquents autour de pannes et incidents en France avec l’ASN sont alors débattus davantage dans des espaces non-publics.
D’autre part, les autorités investissent des espaces organisés dédiés au partage des informations et à la contextualisation des messages directement auprès des « publics » constitués. Au-delà des « coulisses » du travail expert entre acteurs de la filière (opérateurs et organismes de contrôle) et des « scènes » renvoyant aux espaces publics (conférences publiques, rapports, interventions médiatiques), un troisième type d’espace que je qualifie d’ « hybride » voit le jour. A l’instar des commissions d’informations locales et nationales, ces espaces rassemblent experts de la sécurité et industriels d’un côté, et acteurs portant une voix publique sur les accidents (ONGs environnementales, élus, syndicats, occasionnellement des journalistes) de l’autre. Basés sur un accès contrôlé par les experts des organismes de contrôle, ces espaces non-publics servent à partager des informations destinées à être rendues publiques tout en permettant d’exercer un contrôle sur leurs usages.
Dans les commissions d’informations, les autorités partagent de manière routinière des informations inconfortables sur le programme nucléaire français, comme les incidents, pannes et contaminations. Ces interactions directes et l’accès privilégié pour les membres sont conditionnés au respect de certaines normes implicites. Les participants doivent rester dans le rôle de l’expert plutôt que de l’opposant politique et adopter le langage spécifique de la sécurité nucléaire pour évoquer les enjeux liés aux risques et aux accidents. Ce langage implique la construction d’une technicité des questions de sécurité nucléaire qui complexifie l’accès aux échanges . Le caractère intrinsèquement normatif de ce langage participe à construire une vision euphémisante des accidents, favorisant l’usage d’ « incident » plutôt que « accident » ou « catastrophe », et « rejet » plutôt que « contamination ». De plus, toutes les informations échangées ne peuvent pas être utilisées publiquement, ce qui suppose d’apprendre les règles de ce qui est dicible et de ce qui ne l’est pas, comme le décrit ce participant issu d’une ONG parisienne :
Je vois les experts [des autorités de sûreté] régulièrement dans [différentes commissions d’informations]. Les discussions sont de plus en plus fluides. Cela nous donne un accès plus direct, mais cela pose aussi des problèmes. Quand est-ce que l’information est utilisable ou pas ? La proximité est utile, mais elle nuit à notre capacité de réflexion critique. Plus on connaît les gens plus c’est difficile de rentrer dans une conflictualité avec eux, surtout devant un public tiers. Globalement, dans les débats entre les industriels d’un côté et les autorités de sûreté de l’autre, notre intervention intervient plutôt en soutien aux autorités, ce qui renforce la proximité. Mais ça nous permet aussi d’obtenir plus d’informations.
Entretien d’octobre 2016, Paris
En parallèle, les organismes de sécurité se constituent en source principale des journalistes environnementaux parisiens couvrant les sujets sur les risques nucléaires.
Une réduction de la pluralité des débats publics
Ces pratiques ont des effets directs sur la couverture médiatique de la catastrophe de Fukushima. Celle-ci est marquée, à la différence de Tchernobyl, par une réduction de la pluralité des voix et des thèmes abordés. Fukushima est couvert davantage mais devient paradoxalement moins visible. Défini avant tout comme un problème technique de sécurité nucléaire , cet accident fait moins la Une des journaux. Il est commenté sur un ton moins critique que celui de Tchernobyl (voir graphique ci-dessous). Les effets sanitaires et environnementaux de ces accidents en France ne sont que peu abordés.

Graphique de l’auteur
Au contraire, le récit proposé par les autorités de sûreté et relayé largement par les journalistes ainsi que divers autres acteurs (ONG, contre-experts) paraît aussi rassurant qu’ambigu. Les accidents en France « ne peuvent pas être exclus » mais tout est mis en œuvre pour qu’ils restent sous contrôle. Or, dans les espaces discrets et hybrides, des inquiétudes quant à la capacité à prévenir les accidents majeurs, ou encore à « gérer » leurs conséquences, telles que celles de l’expert cité ci-dessous marqué par l’observation de la catastrophe de Fukushima, sont discutées sans être relayées dans les espaces médiatiques étudiés.
Je disais qu’un accident grave ne peut pas être totalement exclu en Europe, mais je n’avais pas mesuré ce que ça voulait dire. Le fait d’aller sur site, de discuter avec des gens qui avaient géré l’accident, d’aller dans des réunions de villageois évacués, avec tout ce qu’ils ont à vivre maintenant… J’ai une vision beaucoup plus concrète, pratique, de ce que veut dire un accident nucléaire. Maintenant quand je dis « un accident grave ne peut pas être exclu en Europe », j’imagine un département français qu’on devrait évacuer. (…) J’imagine que si c’est une centrale dans un pays vinicole, toutes les appellations concernées deviennent invendables. Tout devient une friche pour plusieurs dizaines voire plusieurs centaines d’années. Je n’avais jamais eu d’images aussi concrètes avant l’accident.
Echange avec un dirigeant de l’ASN, octobre 2015
Une partie des débats « inconfortables » du point de vue des autorités sont contenus dans les espaces hybrides, multipliés en raison des nombreuses réunions extraordinaires dans le contexte du travail sur Fukushima. Ce type de couverture médiatique d’un événement, à la fois continue et abondante, qui rend disponible une large quantité d’informations mais ne traduit pas les questions, débats et conflits présents dans les espaces non-publics liés à la gouvernance d’un secteur, est ce que j’appelle un « confinement public ». Il nourrit des représentations des accidents apaisées, peu saillantes et apolitiques, qui réduisent les prises à la critique.
Ce concept permet de nourrir une problématique déjà connue de la littérature sur les débats publics : une plus grande quantité d’informations ne permet pas en elle-même d’assurer une meilleure transparence. Il s’agit également de tenir compte de la qualité épistémique du débat, qui peut renvoyer au pluralisme des points de vue représentés, ou encore à la manière dont les informations peuvent être reliées à des alternatives politiques en lien avec des intérêts publics.
A l’heure où une nouvelle relance de constructions de réacteurs nucléaires est débattue en France, cette recherche contribue à élargir le cadrage des débats publics en remettant la diversité des problématiques liées à un accident nucléaire majeur au cœur du débat démocratique autour des choix collectifs en matière d’énergie.
Cet article est basé sur la publication académique :
Arnhold, V. (2023). From secrecy to public containment: The role of hybrid spaces in the governance of nuclear crises in France. Social Forces, 101(4), 2147-2173. https://doi.org/10.1093/sf/soac087
