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Leadership & Management

EDITORIAL : Le centre de recherche OCE, un collectif aux temps de l’individualisme académique

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Comment « faire collectif » dans le contexte actuel de la recherche qui pousse au chacun pour soi ? Cette question a animé les chercheurs membres d’OCE – Organisations : perspectives Critiques et Ethnographiques – depuis vingt ans. OCE est un espace où opèrent des mécanismes permettant de marquer des limites entre de nombreuses injonctions souvent contradictoires. Par exemple, entre une certaine idée du bien commun généré par la recherche (une manière d’enseigner, la production de connaissances pertinentes pour le monde social…) et celle d’un bien plus personnel, exacerbé depuis quelques décennies par les épreuves individualistes du monde académique (produire une réputation individuelle à partir des publications des scientifiques).

Le centre OCE a toujours été pensé, depuis sa création par Françoise Dany en 2004, comme un moyen pour que ces interfaces souvent tendues ne soient jamais des obstacles à la coopération. Cela implique un soubassement de valeurs partagées, même si pas forcément consensuelles : pratiquer le travail de terrain et chercher à dévoiler « ce qui cloche » dans les organisations. Une sorte de feuille de route qui facilite la structuration des pratiques collectives, la construction d’un vocabulaire partagé permettant de faire des choses ensemble, ne serait-ce que parler, échanger sur des travaux considérés comme pertinents et intéressants par la majorité des membres.

Le travail invisible qui permet de doter OCE d’une « identité collective » l’aidant à naviguer sur les eaux agitées du monde académique est considérable. L’écart est grand entre les représentations formelles du travail scientifique (en particulier la publication) et le travail en coulisse, moins mesurable en unités temporelles ou monétaires. Que dire en effet de l’ensemble des conversations, formelles et surtout informelles, du partage de données de terrain, des échanges autour des projets individuels et collectifs, pédagogiques et de recherche qui indiquent (parfois discrètement, souvent de façon incertaine) les directions prises par le collectif ? Le tout constitue une succession d’assemblages d’idées qui poursuivent leur chemin, tantôt écrites, tantôt verbales, sur le campus ou dans d’autres lieux, à d’autres moments… et qui donnent au centre de recherche une idée de ce qu’il représente.

La genèse

Les premiers temps de la création d’OCE permettaient de respirer le parfum des atmosphères conviviales et de l’énergie collective d’un ensemble de chercheurs réunis par des valeurs et des envies de rencontres conceptuelles et empiriques, à un moment où les écoles de management n’étaient pas encore mues par une vision productiviste de la recherche. Alors que les pressions à la productivité scientifique sont aujourd’hui partout sans précédent, OCE est parvenu, tant bien que mal, à « résister » aux assauts d’un individualisme forcené, qui a largement détérioré les collectifs de travail, à l’université, dans les écoles, comme à l’usine. Ce petit collectif singulier s’est maintenu contre vents et marées dans un contexte où il n’est pas facile de faire des sciences sociales et humaines, a fortiori critiques.

Du rapport social entre l’individu et son travail

OCE a développé dès l’origine un regard critique sur les formes prises par les expériences et carrières des gens au travail, voire plus généralement, sur le rapport social entre l’individu et son travail. L’enjeu était d’analyser les ressorts profonds des trajectoires individuelles. Les recherches menées soulignaient la disparition progressive des solidarités de travail, la dissymétrie politique croissante entre les individus et le « système » organisationnel, reprenant à leur compte certaines des anticipations classiques des grands penseurs de la modernité. Ces analyses poussaient alors les chercheurs OCE à l’adoption d’une posture critique, visant à poser un regard serein, sans nécessaire substrat idéologique, sur les conséquences humaines et sociales délétères des transformations organisationnelles.

Cette posture supposait d’orienter notre travail à deux niveaux : celui de la déconstruction des interactions sociales visant à révéler des phénomènes tels que les inégalités, les rapports de domination, les discriminations, la ségrégation, et celui d’une réflexion spécifiquement politique : pour les chercheurs d’OCE, l’organisation est en effet un espace où se croisent et s’entrechoquent des ethos de travail, voire des idéaux et des visions du monde divergents dont la lutte détermine en partie le sort des personnes, ainsi que l’architecture globale des structures du pouvoir managérial. Autant aller y voir de près, et c’est ainsi que rapidement, la perspective centrale d’OCE fut la recherche qualitative et ethnographique, de façon à privilégier l’immersion du chercheur dans les mécanismes subtils des tensions endogènes au « système ». Le cœur théorique des discussions du centre de recherche visait alors à élaborer un programme de travail sur les ressorts des projets de domination managériale, dans les contextes « néo-libéraux » qui constituaient déjà l’essentiel de nos observations empiriques.

Une porosité au monde social

Ces éléments suggèrent que le collectif, dans sa composition comme dans ses modalités de fonctionnement, a évolué à mesure que les choix de problématiques évoluaient aussi. OCE est tourné vers la société et a donc toujours été poreux aux transformations du monde : jamais le travail théorique « en chambre » n’a pu surpasser la force des résultats empiriques dans la construction et reconstruction constante des axes de travail.

Au-delà des personnalités scientifiques, le centre de recherche évolue aussi en fonction des disciplines scientifiques représentées en son sein. L’ancrage sciences humaines et sociales, déjà puissant au départ, a été fortement affirmé depuis dix ans avec l’arrivée de sociologues des organisations, d’un anthropologue ou d’une politiste plus récemment. Dès lors, les thèmes de travail se diversifient aussi, tout en ancrant encore plus fortement le travail du centre de recherche dans des analyses à forte pertinence sociale : organisations illégales, habitat collectif, normalisation des crises dans le nucléaire, interrelations entre vie au travail et genre en période de crise, dynamiques spatiales dans la construction des collectifs de travail, politiques migratoires et mobilisations sociales, industrie du plasma sanguin comme espace d’exploitation de la pauvreté… OCE étoffe ses thèmes d’enquête, tout en restant ferme et stable sur ses parti pris éthiques et politiques originels.

Un espace de travail doctoral

La présence et l’activité des doctorants est au fondement de la construction des collectifs de recherche. Cette affirmation n’est ni gratuite, ni flagorneuse, mais assise sur les vingt années d’expérience d’OCE avec des doctorants aux trajectoires diverses. En particulier, sans eux, notre « base de données » ethnographiques serait beaucoup moins nourrie ; moins de travaux « risqués » socialement et personnellement seraient soutenus. Le travail ethnographique a aussi ses temporalités, et les exigences pesant sur les membres du centre (administratives, managériales, pédagogiques…) peuvent parfois limiter leur capacité à mener des terrains de longue durée. L’engagement ethnographique d’OCE ne peut par conséquent pas être conçu ni poursuivi sans le travail doctoral effectué depuis la création du centre.

Les recherches des doctorants du centre OCE ont constitué au long des années le reflet fidèle et le marqueur des choix thématiques collectifs. Les travaux sur la résistance ouvrière en entreprise (David Sanson), sur la résistance au capitalisme saisi par les communautés locales en Argentine (Pablo Fernandez), sur les formes de travail et de pouvoir autour des « nouvelles » entreprises en plateformes (Claire Le Breton), sur les collaborations territoriales (Leia Abitbol), les entreprises libérées (Hélène Picard), les communautés intentionnelles et la défense de valeurs alternatives (Carine Farias), sur le travail activiste des organisations non-violentes (Yousra Rahmouni El Idrissi) et violentes (Elise Lobbedez), sur les identités des policiers (Vanessa Montiès), sur l’engagement éducatif entrepreneurial à Madagascar (Joseph Tixier), sur la persistance des éthiques « artisanales » en milieu industriel (Sanjana Goreeba) etc, sont les concrétisations du regard thématique et politique privilégié par le centre.

Jamais loin des terrains d’observation, le travail de nos doctorants a aussi servi à développer une sorte « d’école de la réflexivité ». lIs nous aident à défendre l’idée selon laquelle l’existence même d’une « science critique » peut encore être validée solidement sur et grâce au terrain. De la même façon, les recherches doctorales, par leur diversité même, permettent à OCE de régénérer constamment sa façon d’interpréter les demandes et pressions sociales, car les contextes d’enquête ont changé depuis vingt ans et la place du chercheur en Sciences Sociales et Humaines dans une école de management a besoin d’être [re]définie : accéder au terrain, prendre le temps de l’enquête longue, choisir la forme de l’implication ethnographique « souhaitable », restent les conditions de la production et de la transmission d’un savoir susceptible d’avoir une quelconque utilité sociale dans les contextes étudiés.

Ce type de recherche en sciences sociales et humaines a, espérons-le, de beaux jours devant lui dans le contexte d’une Business University. Pourtant, la constance de notre perspective depuis plus de vingt ans a été et reste un combat contre les a priori et les jugements orthodoxes souvent fallacieux et mal informés sur ce qu’est une recherche légitime. Cette constance réclame plus que de l’opiniâtreté : l’adaptation des conditions qui permettront à un travail fondé sur l’enquête de terrain de continuer et de se perpétuer, un message fort sur le sens que peut avoir aujourd’hui une recherche trop exclusivement préoccupée de citations et de calculs indiciaires.