Asian student woman read books in library at university. Young girl stress tired have problem while study hard. Sadness concept. By Thanumporn - AdobeStock

Leadership & Management

Étudiants : quand l’ennui épuise autant que la surcharge

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Quand on évoque la santé mentale des étudiants, les mêmes explications reviennent souvent : stress, pression académique, examens, surcharge de travail ou encore anxiété liée à l’avenir professionnel. Ces facteurs existent bel et bien. Pourtant, ils ne racontent qu’une partie de l’histoire. Notre récente étude menée auprès de plus de 760 étudiants de l’enseignement supérieur, révèle qu’un autre phénomène, beaucoup plus discret, mérite toute notre attention : le bore-out étudiant, autrement dit l’épuisement lié à l’ennui chronique.

Contrairement à une idée largement répandue, le mal-être ne résulte pas uniquement d’une surcharge de travail. Le manque de stimulation peut lui aussi devenir une source importante de souffrance psychologique.

L’angle mort de la santé mentale étudiante

Depuis plusieurs années, les établissements d’enseignement supérieur ont considérablement renforcé leurs dispositifs de prévention autour du stress, de l’anxiété et du burn-out. Cette évolution est bienvenue, mais elle repose souvent sur une hypothèse implicite : l’étudiant en difficulté serait avant tout un étudiant débordé. Or notre recherche montre qu’une autre réalité existe.

Certains étudiants souffrent, non pas parce qu’ils ont trop de travail, mais parce qu’ils ne trouvent plus suffisamment de stimulation, de défi ou de sens dans leurs études. Progressivement, l’ennui s’installe. Puis apparaissent un sentiment d’inutilité, une perte d’engagement et parfois même une forme de culpabilité. C’est précisément ce que la littérature scientifique désigne sous le nom de bore-out.

Dans le monde du travail, le bore-out est décrit comme un état de souffrance psychique lié à un ennui chronique, à une faible stimulation et à une perte de sens. Les travaux antérieurs montrent qu’il peut être associé à davantage de stress et d’anxiété, à une baisse de l’estime de soi et du sentiment d’efficacité personnelle. Notre étude prolonge cette littérature en examinant, à notre connaissance pour la première fois par une approche de profils latents (une méthode statistique permettant d’identifier des sous-groupes d’individus présentant des configurations similaires de caractéristiques), la manière dont ces différentes dimensions se combinent chez les étudiants.

Quand l’ennui devient pathologique

Le bore-out a d’abord été étudié dans le monde professionnel par Rothlin et Werder en 2007, avant de faire l’objet de travaux scientifiques visant à le conceptualiser et à le mesurer. Nous avons voulu savoir si ce phénomène pouvait également exister chez les étudiants.
Pour cela, nous avons adapté une échelle scientifique de mesure du bore-out au contexte académique et interrogé 761 étudiants de l’enseignement supérieur.

Nos analyses montrent que le bore-out étudiant s’organise autour de quatre dimensions principales :

  • l’ennui ;
  • la sous-stimulation ;
  • la culpabilité liée au manque d’investissement perçu ;
  • l’incompatibilité entre les attentes de l’étudiant et la réalité de ses études.

Ces quatre dimensions sont importantes car elles montrent que le bore-out ne se réduit pas au simple fait de « s’ennuyer en cours ». Il associe une expérience émotionnelle d’ennui à un manque de défi, mais aussi à un vécu de culpabilité et à un décalage entre ce que l’étudiant attend de ses études et ce qu’il vit réellement. Cette conception multidimensionnelle s’inscrit dans le prolongement de l’échelle de bore-out développée dans le contexte professionnel par Poirier et ses collègues.

Un étudiant sur quatre présente un risque élevé

L’un des résultats les plus marquants concerne l’identification de cinq profils distincts d’étudiants.

 

Les 5 profils de bore-out chez les étudiants. D’après Poirier, C., Haag, C. & Giolito, V. (2026). L’ennui, quelle relation avec la santé mentale des étudiants ? Etude des profils latents de bore-out. Pratiques Psychologiques.
Les 5 profils de bore-out chez les étudiants. D’après Poirier, C., Haag, C. & Giolito, V. (2026). L’ennui, quelle relation avec la santé mentale des étudiants ? Etude des profils latents de bore-out. Pratiques Psychologiques.

 

Parmi eux, un groupe représentant environ 26 % de notre échantillon apparaît particulièrement préoccupant. Ces étudiants cumulent des niveaux élevés d’ennui, de sous-stimulation, de culpabilité et de décalage avec leurs attentes académiques. Nous les avons qualifiés de profil « à risque de bore-out ».

À l’inverse, seuls 17 % des étudiants appartiennent à un profil fortement engagé, caractérisé par de faibles niveaux d’ennui et de sous-stimulation.

Entre ces deux extrêmes, notre analyse met en évidence trois autres profils. Les étudiants « stimulés » (30 %) se disent parfois légèrement ennuyés ou culpabilisés, mais demeurent actifs et engagés. Les « sous-stimulés » (22 %) expriment un sentiment d’ennui, un manque de défis et un décalage entre leur expérience et ce qu’ils espéraient, sans ressentir une forte culpabilité. Enfin, un petit groupe « dissonant » (5 %) se caractérise surtout par un déficit de stimulation et un fort sentiment d’inadéquation. Autrement dit, il n’existe pas un bore-out étudiant unique : derrière un même désengagement apparent peuvent se cacher des configurations psychologiques très différentes.

Bore-out et burn-out : deux visages d’une même souffrance

Un autre résultat mérite l’attention. Les étudiants les plus exposés au bore-out sont également ceux qui présentent les niveaux les plus élevés de burn-out. Ils affichent davantage de stress et d’anxiété, une estime de soi plus faible et un niveau global d’épuisement significativement supérieur aux autres groupes.

Ce constat remet en question l’idée selon laquelle le burn-out et le bore-out seraient des phénomènes opposés. Nos résultats suggèrent plutôt qu’ils constituent deux chemins différents pouvant conduire à une même destination : l’épuisement psychologique.

Une manière de représenter cette relation serait donc moins une ligne droite qu’une courbe en U : aux deux extrêmes, trop de charge comme trop peu de stimulation peuvent être associés à l’épuisement. Cette lecture est cohérente avec la théorie de la conservation des ressources de Hobfoll : dans le burn-out, les ressources sont consommées par des demandes excessives ; dans le bore-out, elles ne sont plus suffisamment nourries ou renforcées par un environnement stimulant et valorisant.

D’un côté, la surcharge épuise parce qu’elle accapare les ressources de l’individu. De l’autre, la sous-stimulation, faute de nourrir les besoins fondamentaux de compétence, de progression, d’autonomie ou de sens, finit, elle aussi, par épuiser. Trop de pression peut fragiliser. Trop peu de stimulation aussi.

Une nouvelle responsabilité pour les établissements

Ces résultats invitent les universités et les grandes écoles à élargir leur regard sur la santé mentale étudiante. La question n’est plus seulement :
« Nos étudiants sont-ils trop sollicités ? » mais également : « Sont-ils suffisamment stimulés ?« .

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait mécaniquement augmenter la quantité de travail. La réponse se situe davantage dans la qualité de l’expérience pédagogique : leur proposer des activités qui mobilisent réellement leurs compétences et leur donnent le sentiment de progresser, rendre plus visibles les compétences acquises, donner davantage de prise aux étudiants sur leur parcours et renforcer les occasions de coopération, de tutorat ou de mentorat. Ces pistes rejoignent la théorie de l’autodétermination, selon laquelle l’autonomie, le sentiment de compétence et l’affiliation constituent des besoins psychologiques fondamentaux.

Dans un contexte où les parcours deviennent plus flexibles, plus numériques et parfois plus individualisés, certains étudiants peuvent progressivement perdre le sentiment d’être intellectuellement challengés ou personnellement engagés. Or cette situation reste souvent invisible. Un étudiant en bore-out consulte rarement pour dire qu’il s’ennuie. Il évoquera plus volontiers une perte de motivation, une fatigue persistante, un désengagement progressif ou une baisse de confiance en lui.

Mesurer l’ennui avant qu’il ne devienne un problème

L’une des contributions pratiques de notre recherche réside dans la mise à disposition d’un outil de repérage du bore-out étudiant. Cette échelle permet d’identifier précocement les étudiants susceptibles de présenter un risque de bore-out et d’en comprendre les différentes composantes. À terme, elle pourrait être utilisée par les universités, grandes écoles, services d’accompagnement psychologique ou observatoires de la vie étudiante afin d’enrichir les dispositifs de prévention déjà existants.

Il faut néanmoins rester prudent : notre étude est transversale et ne permet donc pas d’affirmer que le bore-out cause le stress, l’anxiété ou le burn-out. Par ailleurs, les 761 participants provenaient d’un même établissement français d’enseignement supérieur. Ces résultats devront être répliqués dans d’autres universités et grandes écoles, publiques comme privées, et suivis dans le temps avant de pouvoir estimer la prévalence du phénomène dans l’ensemble de la population étudiante.

Pendant des années, nous avons appris à mesurer la surcharge. Peut-être est-il désormais temps d’accorder la même attention à la sous-charge. Car un étudiant qui souffre n’est pas toujours celui qui a trop à faire. C’est parfois celui qui ne trouve plus suffisamment de raisons de s’investir dans ses activités.

Cet article est basé sur le papier académique :

Poirier, C., Haag, C. & Giolito, V. (2026). L’ennui, quelle relation avec la santé mentale des étudiants ? Etude des profils latents de bore-out. Pratiques Psychologiques, forthcoming. DOI: 10.1016/j.prps.2026.01.002