Société
IA sans IE n’est que ruine de l’esprit
Face à l’essor de l’IA (Intelligence Artificielle) qui bouleverse notre société, de nombreux rapports, dont l’IBM Index ou celui du Forum Économique Mondial, soulignent l’urgence, pour l’être humain, de développer des compétences lui permettant de s’adapter à cette révolution. Parmi elles figure l’IE, comprenez par là « l’intelligence émotionnelle ».
Cette forme d’intelligence fut découverte à la fin des années 1980 par deux chercheurs, Peter Salovey (Université de Yale) et Jack Mayer (Université de New Hampshire), devenus depuis de véritables « rocks stars » dans leur discipline. Ces deux amis eurent un Eureka pendant qu’ils repeignaient un mur de maison, une fulgurance intellectuelle de l’envergure de celle qui se produisit dans différents garages californiens !
Plus précisément, ils découvrirent qu’il est possible pour un être humain de raisonner à partir des émotions, qui ne sont ni plus ni moins que des informations souvent utiles afin de mieux s’adapter à son environnement. Et que certaines personnes sont plus capables que d’autres d’apprivoiser ce « matériau précieux ». On sait aujourd’hui que moins de 1% de la population française peut être qualifiée « d’expert » en IE. Ces personnes ont un QE, c’est-à-dire un Quotient Émotionnel, supérieur à 130.
Les bénéfices de l’IE
Pas une semaine ne se passe depuis les premiers écrits de Salovey et Mayer sans qu’un nouvel article académique sur l’IE ne soit publié dans une revue en neurosciences sociales, en psychologie ou dans d’autres disciplines. L’intuition de départ des deux chercheurs s’est avérée exacte. L’IE est bel et bien une forme d’intelligence et il existe de nombreux bénéfices à être dans ce registre.
Selon la recherche, un individu « émotionnellement intelligent » gèrera mieux le stress et prendra de meilleures décisions en situation complexes et à « enjeu ». Il ou elle sera moins sujet au burnout et affichera une meilleure santé psychique et physique que la moyenne. Ces individus seront moins toxiques pour autrui (et pour eux-mêmes), plus conscients des conséquences de leurs actes et ne développeront pas de tendance machiavélique.
Les personnes dotées d’un QE élevé construiront également des relations sociales de très bonne qualité, parviendront à trouver un meilleur équilibre vie pro/vie perso, obtiendront des scores élevés sur des échelles de bien être, de satisfaction de vie et souffriront moins de troubles psychosomatiques que la moyenne. La liste des bénéfices est longue…
Mesurer l’IE
Nous sommes désormais capables, grâce à différentes techniques sophistiquées en imagerie médicale, de géolocaliser dans le cerveau humain le traitement d’une information émotionnelle. Plus récemment encore, des travaux en neuro-gastroentérologie révèlent que l’IE siègerait également dans notre deuxième cerveau (comprenez les intestins). Rendez-vous compte, 95% de la sérotonine (un neurotransmetteur qui joue un rôle crucial dans la régulation émotionnelle) est produit dans le « cerveau du bas ». Selon des neuro-gastroentérologues, neuf informations sur dix échangées entre les deux cerveaux, soit par voie électrique, soit par voie sanguine, se font du bas vers le haut.
L’IE peut être mesurée objectivement. Nous nous y attelons avec mes collègues chercheurs depuis des années en développant et validant des tests dits de performance. Ces tests se distinguent des tests auto-évaluatifs. Vous savez, ces tests qui vous demandent, sur une échelle allant le plus souvent de 1 à 7, de dire si vous êtes d’accord ou non avec l’affirmation faite de vous. Ces tests que vous trouverez à foison sur internet soulèvent plusieurs questions. Un être humain est-il vraiment capable de se jauger sur une échelle métrique ? Ne cherchera-t-il pas à enjoliver ses résultats (désirabilité sociale) afin de se montrer plus émotionnellement intelligent qu’il ne l’est en réalité ?
Plasticité émotionnelle
Nous savons aujourd’hui qu’il y a peu de chance, une fois adulte, de « transformer » notre personnalité, 30 à 60% de nos traits de personnalité étant hérités. Aussi est-il difficile, après les études, de développer notre intelligence analytique. Faites un test de QI à 25 ans, un autre 20 ans plus tard, et la probabilité est forte que le résultat soit à peu de chose près le même, à moins de vous être entraîné à apprendre les bonnes réponses.
Concernant l’IE, la donne change. Des études montrent qu’à tout âge de la vie, même au-delà de 65 ans selon des recherches récentes, nous pouvons modifier notre rapport aux émotions. Ce phénomène a un nom : la plasticité émotionnelle. Autrement dit la capacité du cerveau humain à développer/renforcer nos compétences émotionnelles. Voilà ce qui explique la popularité de l’intelligence émotionnelle, c’est parce qu’elle est porteuse d’espoir, une émotion essentielle par les temps qui courent.
Pour approfondir :
- Haag, C., Bellinghausen, L. & Poirier, C. (2025). Ability emotional intelligence profiles and real-life outcomes: a latent profile analysis of a large adult sample. Frontiers in Psychology, 16:1465774. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2025.1465774
- Haag, C., Bellinghausen, L. & Poirier, C. (2024). Emotional intelligence and the dark triad: a latent profile analysis to investigate the Jekyll and Hyde of the emotionally intelligent manager. Frontiers in Psychology, 15:1459997. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2024.1459997
- Haag, C., Bellinghausen, L. & Poirier, C. (2024) The QEg: A Generalized Version of QEPro Ability Measure of Emotional Intelligence. Psychology, 15, 393-406. https://doi.org/10.4236/psych.2024.153024
- Haag, C., Bellinghausen, L. & Jilinskaya-Pandey, M. (2023). QEPro: An ability measure of emotional intelligence for managers in a French cultural environment. Current Psychology, 42, 4080–4102. https://doi.org/10.1007/s12144-021-01715-6
