Four stormtroopers are standing in a line with Darth Trump leading them on a yellow background. Illustrative editorial. January 20, 2025. By kirill_makarov - AdobeStock

Leadership & Management

Le pouvoir de Donald Trump à la lumière de la recherche en leadership

Rarement depuis 50 ans une personnalité s’est avérée aussi polarisante que Donald Trump. Chacun de ses posts sur les réseaux sociaux ou dans les médias suscite des réactions : fascination ou ironie, mais surtout irritation, colère et souvent peur, au moins de ce côté de l’Atlantique… Ces réactions instinctives nous aveuglent. Elles nous retiennent de répondre à la question : quels sont les ressorts profonds de l’influence du président américain ? Comment garde-t-il ses soutiens ? Les recherches sur le leadership apportent plusieurs cadres théoriques, largement validés empiriquement depuis, qui éclairent ces questions.

Pour commencer, il convient d’écarter une explication simpliste : l’adhésion des partisans de Trump serait seulement liée à l’obéissance associée à la peur. En résumé, s’opposer à Trump ferait prendre trop de risques. Mais si le pouvoir hiérarchique de Trump lui vaut l’obéissance de l’administration, il n’explique pas la loyauté des parlementaires, militants et électeurs, même ceux qui souffrent des conséquences de la politique de Trump comme les agriculteurs américains.

Leaders et followers

Interroger l’influence de Donald Trump à l’aide de la recherche suppose de partir d’une définition claire du leadership : il s’agit de la capacité d’une personne à en influencer d’autres afin d’obtenir leur soutien et à agir en conséquence. En d’autres termes, la capacité d’une personne à faire des autres des « followers ». Le leadership est essentiellement informel, contrairement au pouvoir hiérarchique qui repose sur des règles généralement claires.

Que peut-on dire de Trump à la lumière de la littérature scientifique en management ? Son leadership s’apparente fortement à un style baptisé « pseudo-transformationnel« . En ce sens, il illustre le « côté obscur » du leadership.

Comme son nom l’indique, le leadership transformationnel implique que le leader transforme les autres au point de les faire adhérer à son projet en pleine conscience et volonté. Ce courant théorique s’inscrit dans le prolongement de la recherche sur le charisme, l’un des ressorts majeurs de l’influence identifiés par Max Weber aux débuts de la sociologie et explorés jusqu’au tournant du siècle. Les auteurs initiaux, en particulier Bernard Bass et Bruce Avolio, avaient défini le leadership transformationnel comme la combinaison de quatre dimensions :

  • l’idéalisation du leader ;
  • l’inspiration comme source de motivation ;
  • la stimulation intellectuelle ;
  • la considération pour les individus.

Image de surhomme

Donald Trump coche toutes les cases du leadership transformationnel. C’est ainsi qu’il entretient le mouvement Make America Great Again (MAGA) et s’attire les grâces d’autres dirigeants eux-mêmes en quête d’influence. En marquant sa différence par la crudité de son langage, en exagérant ses succès et en masquant ses échecs, Trump projette cette image idéale quasi nietzschéenne de personnalité au-dessus des autres. Son message de retour à une grandeur perdue inspire et motive l’action en offrant l’espoir d’un monde meilleur, si illusoire et réactionnaire soit sa vision. Dans une certaine mesure, le discours stimule la réflexion en invitant à repenser la réalité sous la forme d’un « Et si c’était possible ? » Quant à l’attention aux personnes, Donald Trump la pratique d’abord dans son cercle MAGA, par exemple en assistant en personne aux obsèques de l’influenceur conservateur Charlie Kirk. Dans les relations internationales, il s’intéresse manifestement moins à la Russie et à l’Ukraine qu’à Poutine et à Zelensky, pour flatter le premier et humilier le second.

Cependant, deux des auteurs majeurs du courant ont ajouté une dimension essentielle dans ce cadre théorique, à savoir une éthique positive et altruiste. A défaut d’incarner une telle philosophie, il ne s’agirait que de de pseudo leadership transformationnel.

Concrètement, les pseudo leaders transformationnels renversent les quatre dimensions identifiées précédemment. L’idéal qu’ils s’efforcent de projeter est centré sur eux-mêmes. Cet idéal sert de fondement à une opposition de principe entre les bons (moi, nous) et les méchants (tous les autres). L’inspiration et la motivation qu’ils suscitent s’appuient sur les peurs et les dangers, qu’ils soient réels ou prétendus, par exemple sous la forme de complots et conspirations. Si les pseudo leaders transformationnels provoquent la réflexion et le débat, c’est à partir de prémisses biaisées. Les logiques de force, d’autorité et de pouvoir l’emportent sur la rationalité, et les fins égoïstes finissent par justifier tous les moyens à commencer par le mensonge. Enfin, leur attention pour les personnes reste strictement limitée. Seuls en bénéficient les admirateurs inconditionnels, les autres sont insultés ou éliminés. Là encore, Donald Trump est proche de l’épure.

Toxique ou destructeur

Le second courant de recherches qui éclaire le mode opératoire du président américain s’intéresse au « côté obscur » du leadership. C’est celui de Dark Vador dans la Guerre des étoiles. Outre le pseudo leadership transformationnel, cette conceptualisation regroupe différentes qualifications telles que leadership toxique ou destructeur. Les études de ce courant se concentrent non sur la description d’un style, mais sur le type de personnes qui le pratiquent, et sur ses conséquences.

Trois traits de personnalité sont communs aux dirigeants concernés :

  • le narcissisme, qui combine un besoin de domination et une image de soi démesurée ;
  • le machiavélisme, défini par une vision du monde cynique dans laquelle chacun, à commencer par le leader, poursuit uniquement ses intérêts personnels de fortune et de pouvoir ;
  • la psychopathie, caractérisée par l’impulsivité, l’absence d’empathie et la capacité à manipuler les autres.

Donald Trump correspond à ce portrait-robot. Son narcissisme a été dénoncé dès 2024 par 200 psychologues et autres professionnels de la santé mentale dans le New York Times. Son modèle mental est cynique et égoïste au point de couvrir des opérations d’enrichissement personnel et familial. Ses tweets, envoyés à l’instinct, témoignent régulièrement de mépris même pour des victimes.

D’après une méta-analyse récente, le leadership du côté obscur est associé à toute une série d’effets destructeurs. Perçu comme autoritaire et contraire à l’éthique, il dégrade la relation des équipes avec les managers. Cela favorise colère, anxiété, sentiments d’injustice, burn-out et dépression ou, a minima, désengagement. L’organisation – le pays dans le cas des leaders politiques – en souffre. Ses partenaires aussi. Le seul bénéficiaire du leadership du côté obscur est le leader lui-même.

Choisir le côté clair

Face au pseudo style transformationnel, Bass et Steidlmeier proposent un leadership transformationnel qualifié d’authentique dont les quatre dimensions sont imprégnées d’une éthique de justice, de rationalité et de recherche du bien commun. Dans cette conceptualisation, le leadership transformationnel est assimilé à d’autres formes positives telles que le servant leadership, l’empowering leadership et le leadership éthique. La bonne nouvelle, c’est que ces styles du « côté clair » sont associés à des conséquences favorables : ils développent le bien-être des équipes et la performance des organisations.

Si les leaders du côté obscur accèdent au pouvoir, c’est parce qu’ils en sont les plus assoiffés et qu’ils finissent par convaincre leurs parties prenantes de leur confier les rênes. Par construction, il ne faut pas compter sur eux pour incorporer une éthique rationnelle et humaniste, car c’est contraire à leur vision du monde. Ce que nous apprend donc l’expérience américaine actuelle, c’est qu’il appartient à celles et ceux qui nomment les dirigeants de choisir le côté clair avant de leur donner le pouvoir pour, autant que possible, écarter les Dark Vador et Palpatine.