Leadership & Management
Les leaders de fiction face à la menace nucléaire : que nous disent « A House of Dynamite » et ses prédécesseurs sur leur vulnérabilité ?
« Catastrophe ! Une arme nucléaire s’apprête à frapper une métropole gorgée de millions d’innocents. La crème de l’état-major américain, installée dans une war room souterraine, essaye par tous les moyens d’empêcher la tragédie. »
Les férus d’actualité auront identifié ici le pitch de A House of Dynamite, récente production Netflix réalisée par Kathryn Bigelow. Les habitués des cinémathèques auront quant à eux reconnu le célèbre Docteur Folamour de Stanley Kubrick, mais aussi son rival Point Limite de Sidney Lumet, sortis tous deux en 1964. Face au spectre de l’apocalypse nucléaire, les trois films revendiquent un message sur notre vulnérabilité et particulièrement celle des leaders : les personnes dont la fonction permet supposément de décider du sort des événements. Mais en quoi les leaders de ces films sont-ils vulnérables et quels enseignements concrets peut-on en tirer ? Pour traiter ces questions, nous vous proposons ci-dessous une confrontation de ces personnages fictifs aux travaux de ma thèse de doctorat sur le sujet de la vulnérabilité des leaders.
Une fonction emprisonnée menant à la folie chez Kubrick…
Dans Docteur Folamour, qui prend un ton satirique, un chef militaire devenu fou envoie des bombardiers américains frapper le territoire soviétique sans possibilité d’annulation. Au fil des événements, le président américain garde son sang-froid sans que cela change grand-chose, un général grimaçant appelle à en profiter pour éradiquer l’URSS, un ancien scientifique nazi resté fidèle à ses idées gagne l’écoute des dirigeants et un pilote texan hurle d’exaltation en chevauchant comme au rodéo une bombe en chute libre. Ces comportements dépeignent une vulnérabilité typiquement personnelle, relative au corps et à l’esprit, en phase avec les recherches pionnières sur le sujet. En effet, l’étude de 1936 sur le stress de Hans Selye suggère que l’exposition à des stimuli nocifs (froid, effort intense, etc.) génère chez l’individu une réaction corporelle salvatrice qui l’aide à préserver son équilibre. Bonne nouvelle, donc. Mais elle explique aussi que le prolongement des sévices finit par affecter la santé. Or dans le film de Kubrick, tous les leaders, continuellement exposés à des désastres en rafale et piégés dans la war room qui les maintient dans leur fonction, s’agitent vainement dans leur rôle sans parvenir à résoudre le problème et sombrent progressivement dans la folie.
… Et une mise à distance par les larmes chez Bigelow
Dans A House of Dynamite, qui adopte un ton réaliste, le missile s’apprêtant à frapper les Etats-Unis est d’origine inconnue. Les tentatives de défense échouent successivement et les décisions à prendre tournent au poker tragique. En conséquence, certains décisionnaires appellent leurs proches pour leur adresser un rassurant message d’amour, d’autres se laissent aller aux larmes un court instant et un officier sort littéralement de son bunker pour sangloter sur le sable. Le président américain lui-même, qui possède pourtant l’imposante stature du comédien Idris Elba, se prend la tête dans les mains. Les comportements dépeints relèvent encore de la vulnérabilité personnelle, mais adaptée aux tendances contemporaines. Depuis les années 2010 plusieurs travaux dénoncent la tendance des managers à ne pas écouter leurs émotions et dissimuler leur vulnérabilité. Ce courant invite en réponse à percevoir la vulnérabilité non comme une faiblesse mais une force. À la différence des leaders du docteur Folamour qui sont englués dans leur fonction, nous voyons que ceux du film de Bigelow s’extirpent de leur fonction professionnelle pour laisser s’exprimer leurs émotions personnelles. Les données de ma thèse amènent à interpréter ces réactions comme des mises à distance de leur fonction, a priori réparatrices car elles permettent de recouvrer au moins partiellement leurs capacités. Gare toutefois à ne pas y voir une incitation à extérioriser systématiquement sa détresse : le concept de partage de vulnérabilité appelle à une capacité chez l’Autre à la compenser, et dans un contexte managérial cette approche invite à un soin mutuel entre leaders et subordonnés.
Quand le poison provient du remède chez Lumet…
Point Limite offre un complément à la représentation strictement personnelle de la vulnérabilité des deux premiers films. De base, le problème est similaire : une flotte de bombardiers nucléaires américains reçoit l’ordre d’atomiser Moscou. Mais ici l’ordre ne vient pas d’un pays ennemi ou d’une personne belliqueuse, il s’agit d’une erreur informatique. Ma thèse, qui s’inspire des travaux du penseur Ivan Illich, met en lumière les cas où les outils supposés nous aider mènent, dans leur usage et développement continus, au franchissement d’un seuil de nocivité. Dans Point Limite, la course au progrès dans la défense aérienne a conduit à un degré de complexité tel que le danger est finalement généré par la défense elle-même. Et ces nuisances affectent directement la capacité des leaders à accomplir leur mission : elles génèrent une vulnérabilité fonctionnelle.
Toutes les tentatives d’annulation dans le film tournent à l’échec. Les pilotes des bombardiers refusent d’obéir au contrordre, car ils respectent la consigne de ne plus se soumettre aux messages radio qui peuvent provenir de piratages adverses. La solide institutionnalisation des procédures de sécurité les a rendues contre-productives, menant à la nécessité de procédures supplémentaires. Ce phénomène fait écho au suroutillage décrit dans ma thèse, où l’on répond à un problème provenant de l’outil par l’usage d’un outil supplémentaire. Un WhatsApp va compléter une boîte mail surchargée, par exemple, jusqu’à la possible surcharge du même WhatsApp, et ainsi de suite. Or, la succession de réajustements notamment par le suroutillage mène à un second seuil de nuisances, passé lequel les alternatives visibles sont épuisées.
… Avant, une fois encore, une aidante mise à distance
Point Limite offre néanmoins l’espoir d’un bonheur sans nuage radioactif, dans le passage où les décisionnaires décident de trahir leurs propres institutions pour éviter la tragédie nucléaire. Les militaires du centre de commandement américain reçoivent l’ordre de communiquer aux Soviétiques les coordonnées de leurs bombardiers ainsi que les procédures secrètes pour les annihiler. L’exécution de cet ordre se fait dans une terrible douleur personnelle, tant il est contre-nature pour les soldats d’effectuer ce qui s’apparente à de la haute trahison et vulnérabilise considérablement leur propre défense. Cependant, de cette blessure aboutit une coopération doublée d’une confiance entre les camps, qui rétablit l’espoir d’éviter la fin de l’humanité (même si le film aboutit à un dénouement inattendu que nous ne vous dévoilerons pas). Nous retrouvons ici notre notion de mise à distance, mais cette fois par voie managériale, sans quitter ses fonctions. Acculés par l’épuisement de leurs capacités de réajustement, les leaders sortent du cadre en revoyant leur rapport à l’adversité et en réinventant les façons de faire pour espérer échapper à une situation d’apparence ingérable.
En résumé, nos trois films de suivi d’attaque nucléaire sont révélateurs de la distinction entre plusieurs types de vulnérabilité. En aval une vulnérabilité personnelle, extériorisée par la folie si les protagonistes ne parviennent à sortir de leur fonction, ou par le salutaire vomissement d’un surplus d’émotion s’ils arrivent à s’en extirper. En amont une vulnérabilité fonctionnelle, soit une impuissance dans l’accomplissement de sa mission, qui s’explique par des mécanismes institutionnels. Conjuguées, ces vulnérabilités invitent chacun à évaluer son degré de dépendance aux outils et institutions, ainsi que sa capacité de mise à distance par voie tant personnelle que managériale.
Cet article est basé sur la thèse de doctorat en sciences de gestion de Charles Revue « Les effets des outils de travail du leader sur sa vulnérabilité : une étude exploratoire multisectorielle inspirée des travaux d’Ivan Illich« , soutenue le 18 janvier 2024.
