Société
Malinowski dans l’open-space ? La sensibilité ethnographique comme compétence des futurs managers
Sur l’écran une image d’antan, en noir et blanc, tout comme les cinq hommes posant paisiblement assis sur un tronc d’arbre, aux apparats exotiques et manipulant des instruments aux allures pour le moins biscornues. Au centre, reflet de l’esprit colonial de l’époque, l’anthropologue polonais Bronislaw Malinowski entouré des « indigènes » qu’il étudie durant son expédition dans le Pacifique en début de 20ème siècle. En nette rupture avec la démarche dominante et distanciée des anthropologues de l’époque qui rechignent à s’éloigner du campus universitaire pour étudier des cultures lointaines, Malinowski pose les bases de l’approche ethnographique. Le postulat et simple. Pour pouvoir parler légitimement des « autres » et décrire avec précision leurs traditions, rites, et coutumes, il faut se rapprocher et s’immerger « corps et âme » dans leur culture. Dans l’auditoire, une première main se lève. « C’est quoi le rapport avec le cours ? » demande Hugo, alternant chez BNP Paribas, sans cacher son exaspération.
La posture ethnographique en école de commerce
Le défi de sensibiliser le public des écoles de commerce à la posture ethnographique est de taille. Pour Hugo et ses camarades, ce terme suscite d’emblée la méfiance, souvent mélangée avec des souvenirs poussiéreux des leçons de la classe préparatoire ou, pire, du lycée. S’ils sont d’emblée captivés par nos enquêtes respectives avec des mécaniciens de rue, des ouvriers d’usines et leurs managers, des grimpeurs professionnels ou encore des dealers de crack, les étudiants ne cachent pas leur déconvenue. « C’est cool votre truc, mais à quoi ça sert ? Moi je suis en finance » explique Laura, sur un ton frustré. Posé en ces termes, il ne s’agit pas de prêcher des convaincus, comme pour le marketing et la finance, mais de convaincre des réfractaires.

Le jeu en vaut la chandelle. Le développement d’une sensibilité ethnographique contribue de plain-pied à la formation de managers responsabilisés aux enjeux du monde professionnel. Nous ne sommes pas les seuls à l’affirmer. Une poignée d’institution comme UC Berkeley, UCLA, et MIT en Amérique du Nord, mais aussi Cambridge Judge Business School et Copenhagen Business School en Europe, commencent à développer ce type de formations. Cette sensibilité permet une meilleure compréhension des dynamiques interactionnelles et occupationnelles entre les acteurs du monde dit « professionnel », des collaborateurs aux clients en passant par les prestataires, motivant l’ébauche de solutions concrètes et adaptées pour naviguer les impondérables du quotidien en entreprise. C’est cette même sensibilité qui permettra plusieurs mois plus tard à Laura d’expliquer les problèmes de prise de décision entre les analystes financiers de son équipe en mettant en lumière leurs trajectoires professionnelles variées et, surtout, leurs aspirations futures divergentes.
S’immerger dans la vie en entreprise
Comme l’illustre Malinowski en plantant sa tente au milieu du village et en participant aux activités routinières locales, pour développer cette sensibilité il faut s’immerger dans ce monde social particulier qu’est l’entreprise. Toutefois, il ne s’agit pas d’aller chercher l’altérité au bout du monde, mais bien de regarder de l’autre côté de l’open space. L’entreprise devient un laboratoire, d’où le nom du cours « Laboratoire d’ethnographie en entreprise ». Dans ce cadre, souvent d’accès difficile pour les ethnographes de tous bords, il s’agit d’observer, prendre des notes, et poser des questions avisées dont la finesse augmente de manière proportionnelle avec le degré de compréhension développé par les étudiants ethnographes au fil du terrain. Ce faisant, ce sont non seulement des compétences d’observation et d’analyse qui sont développées, mais également d’écriture et de mise en représentation précieuses pour tout manager, présent où à venir.

Pour s’immerger il faut accepter d’ « être challengé » explique Yassine, en stage chez Decathlon, et surtout, accepter d’ « être affecté ». Analyser des pratiques, c’est avant tout être attentif aux émotions, doutes, conflits, peurs, échecs et réussites. C’est plaider une confrontation sans repli à l’expérience humaine. Dans ce contexte, le mythe du management (et du manager) scientifique, impartial, priorisant la rationalité quasi scientifique pour piloter son équipe de manière détachée et, donc, effective, est éventuellement déconstruit par les étudiants eux-mêmes. C’est toutefois rarement le cas. Ce constat nous surprend. À l’ère du management responsable, relationnel et attentif, où l’empathie et la bienveillance sont a priori sur toutes les lèvres, l’Idéal du manager rationnel et à la frappe presque chirurgicale est toujours d’actualité.
Développer une sensibilité ethnographique
Développer une sensibilité ethnographique c’est avant tout, et surtout, offrir à nos étudiants les réflexes intellectuels et les outils pratiques afin de « dépasser nos idées reçues et nos préjugés » nous dit Lucie en fin de cours, pour finalement les questionner à la lumière du terrain, de « la vraie vie au sein d’une boîte ». L’enseignement ethnographique c’est avant tout un apprentissage dans l’apprentissage afin de gagner en réflexivité, se libérer du fardeau de l’opinion et de la vision normative. Cette expérience invite à une prise de distance critique vers des affirmations comme « te pose pas la question, on a toujours fait comme ça » pour expliquer des décisions difficilement compréhensibles, les appels à de prétendues lois universelles pour expliquer des crises.

Interroger comment les choses se font (et se-refont) est bienvenu, « surtout car en stage on a toujours la tête dans le guidon » dit Jeanne, à bout de souffle. Les étudiants sont souvent dépassés par les contraintes d’un monde professionnel, sous l’emprise d’un rythme auquel ils ne sont ni habitués, ni préparés. Problème dans cette quête du CDI : le développement d’une sensibilité ethnographique articule des exigences et une temporalité particulières. Rigueur, d’abord, car loin des observations anecdotiques et autres gribouillages au coin d’une table, l’enquête de terrain repose sur une méthode rigoureuse et systématique afin de garantir la qualité intellectuelle du rendu. Patience, ensuite, car l’engagement ethnographique est irréductiblement long, une temporalité qui semble ainsi incompatible avec les échéances brèves et le travail intensif d’une culture de la précipitation dont les travers sont bien connus.
Le mot de la fin
Si l’entrée dans le monde du travail par les stages et l’alternance est l’occasion de découvrir un métier et de poser les premières pierres d’une carrière professionnelle, ces expériences sont également une autoroute pour s’éloigner vite, trop vite, du monde scolaire. Au sein des étudiants, il faut pouvoir se définir comme un « vrai » professionnel pour réussir la transition. Ce besoin est légitime en regard des attentes qu’ils portent sur leur futur, le rôle de l’école dans ce processus, et les contraintes auxquelles il faudra vite faire face une fois « le diplôme en poche ». Le retour sur investissement doit se matérialiser rapidement et la progression souhaitée est linéaire, un souhait qui, il faut le reconnaitre, peut entrer en conflit avec l’investissement temporel, émotionnel, et intellectuel inhérent à l’ethnographie. Toutefois la sensibilité ethnographique fait aujourd’hui ses preuves comme compétence indispensable pour de futurs managers responsables et réflexifs.
Pour approfondir :
- Courpasson, D. (2019). Cannibales en costume : Enquête sur les travailleurs du XXIe siècle. Les Pérégrines
- Dumont, G. (2018). Grimpeur professionnel : Le travail créateur sur le marché du sponsoring. Editions de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
- Dumont, G., & Clua-García, R. (2025). The legal embeddedness of criminal organizations: The case of Barcelona’s Narcopisos. Academy of Management Discoveries, In Press. https://doi.org/10.5465/amd.2024.0121
- Favret-Saada, J. (1990). Être affecté. Gradhiva : revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, 8(1), 3–9.
- Giordano, D. (2018). Les mécaniciens de rue entre précarité et autoréalisation : Assujettissement aux incertitudes et subjectivation en tant que professionnel. Emulations-Revue de sciences sociales, (28), 93-106. https://doi.org/10.14428/emulations.028.07
- Malinowski, B. (1922). Preface. In Argonauts of the Western Pacific: An Account of Native Enterprise and Adventure in the Archipelagoes of Melanesian New Guinea. Routeledge and Kegan Paul LTD.
- Wacquant, L. (2000). Body & Soul: Notebooks of an Apprentice Boxer. Oxford University Press.
Crédits de la photo d’illustration :
« Picture of Bronislaw Malinowski with natives on Trobriand Islands. By [uncredited], likely Billy Hancock, a pearl trader resident of the Trobriand Islands. London School of Economics Library Collections »
