Manifestation anti-drogue à Barcelone, par Guillaume Dumont

Société

Organisations criminelles, lois, et politiques publiques : une relation inattendue

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Ces dernières années, de nombreux rapports, dont celui publié en 2024 par l’Office Européen de Police (Europol), révèlent une augmentation inquiétante du nombre d’organisations criminelles et de la menace qu’elles posent pour la sécurité au sein de l’Union Européenne. Ces organisations impliquées dans des activités commerciales illégales et à finalité criminelle, font l’objet d’une attention particulière en raison de la hausse inquiétante des incidents violents. En effet, cette violence ne se limite plus aux conflits entre membres de la criminalité organisée. Elle s’étend désormais à la société, ciblant également des journalistes et des personnalités publiques. Des événements récents soulignent cette escalade : les meurtres de jeunes liés au trafic de stupéfiants à Marseille, la découverte choquante d’une chambre de torture dans une forêt néerlandaise et la mort tragique de policiers espagnols durant une course poursuite maritime à Barbate initiée par les trafiquants eux-mêmes. À la lumière de ces incidents, des médias qualifient maintenant de « narco-états » certains pays européens.

Des narco-états en Europe ?

Face aux récents parallèles dressés entre la Belgique et la Colombie par les médias, ou encore les réflexions du premier ministre français B. Retailleau sur la « mexicanisation de la France », il est essentiel de dépasser le sensationnalisme pour mieux prendre en compte la complexité de la situation. L’étiquette « narco-état », par exemple, suggère que de puissantes organisations criminelles se sont immiscées dans le tissu même de la gouvernance et de la société, pénétrant des institutions telles que le gouvernement, le système judiciaire et l’armée. La scène du crime organisé mise en image par Hollywood dans des classiques comme Le Parrain, American Gangster et Scarface amplifient l’image de la mafia italienne tout comme celui des cartels mexicains, brouillant souvent les frontières entre fiction et réalité. La plupart des organisations criminelles sont de petite taille, fonctionnant comme des réseaux agiles afin de s’adapter à l’évolution du paysage criminel, plutôt que d’adhérer à des hiérarchies rigides de manière monolithique.

Naviguer en eaux troubles et concurrentielles

Les organisations criminelles ont une remarquable capacité à opérer et à prospérer dans des conditions adverses et notamment un cadre légal répressif et un marché hautement concurrentiel. Les États membres de l’Union Européenne consacrent chaque année des milliards d’euros à des initiatives de renseignement visant à les éliminer. Les données d’Eurostat révèlent une augmentation stupéfiante des dépenses de l’UE en matière d’ordre et de sécurité publics, passant de 100 milliards d’euros en 1995 à un montant considérable de 253 milliards d’euros en 2021. Mais les obstacles ne s’avèrent pas seulement juridiques. La récente flambée de violence met en évidence la concurrence féroce que se livrent les organisations criminelles pour s’approprier les ressources, notamment les territoires commerciaux, les approvisionnements et les réseaux de distribution. De plus, l’intensification des efforts de répression provoque souvent l’effet inverse, favorisant la prolifération des factions criminelles et leur recours agressif à la violence.

Deux ans d’immersion dans le marché clandestin de la drogue à Barcelone

Depuis plusieurs années, je réalise une enquête de terrain sur le phénomène des « narcopisos », dans le quartier du Raval à Barcelone, utilisant le cas du trafic de stupéfiants (l’activité principale de plus de 50% des organisations criminelles) pour tenter de comprendre comment les organisations criminelles peuvent se développer dans de telles conditions. Un narcopiso est un appartement occupé illégalement et transformé en point de vente et de consommation d’héroïne, de cocaïne, de crack (un dérivé de la cocaïne obtenu en la cuisinant avec du bicarbonate de soude ou de l’ammoniaque) et de méthamphétamine. Ces narcopisos sont des environnements où la consommation de drogue est galopante, où s’opèrent également la vente de services sexuels et le recel de biens volés, et où de nombreux clients se trouvent en situation d’exclusion sociale extrême. Utilisant les outils de l’approche ethnographique, notamment l’observation participante et les entretiens semi-directifs, je collecte des données ethnographiques auprès de personnalités clés telles que des trafiquants de drogue, des clients, des policiers, des habitants du quartier, des travailleurs de la réduction des risques et des décideurs politiques.

Les narcopisos Barcelonais

Entre 2015 et 2020, le nombre de narcopisos se multiple, avec occasionnellement plus d’une centaine opérant de manière simultanée. A cet égard, un constat particulièrement surprenant avec le cas des narcopisos est leur visibilité. En effet, alors que l’on pourrait s’attendre à ce qu’une organisation criminelle fonctionne dans la plus grande discrétion pour échapper à la surveillance de la police, leurs emplacements sont connus et facilement identifiables par les observateurs attentifs. À la suite de nuisances et afin d’attirer l’attention des pouvoirs publiques, en 2016 les habitants partagent sur Twitter une carte créée avec l’aide de GoogleMap et permettant d’identifier leur localisation. Ils invitent les médias locaux, allant jusqu’à guider les journalistes à travers la zone lors d’un « narcotour » et organisent des manifestations pour se réapproprier l’action politique. Alors que l’on peut légitimement associer leur croissance rapide à un manque d’effectifs policiers, le quartier est au centre de l’activité policière locale et se situe en plein centre urbain, à quelques minutes seulement des célèbres « Las Ramblas ».

Comment expliquer leur succès ?

Dans un récent article intitulé « The Legal Embeddedness of Criminal Organizations« , je propose une double réponse à cette question. Premièrement, les membres des organisations criminelles impliquées adoptent un nouveau modèle B2C en réponse à l’intensification des contrôles menaçant leur activité commerciale. Au lieu de la traditionnelle vente en rue compromise par l’application de politiques sécuritaires, les organisations tirent parti des centaines d’appartements laissés vacants suite à la crise financière espagnole de 2008-2014. Avant d’investir ces appartements et de les transformer en narcopisos, leurs membres s’assurent que ceux-ci sont la propriété de banques ou de grand fonds d’investissement souvent peu soucieux de la nature criminelle des activités qui s’y déroulent et donc peu enclins à solliciter une intervention policière. Ce choix est stratégique. Opérer à partir de résidences privées compromet considérablement l’intervention de la police. Deuxièmement, ces organisations naviguent habilement entre les lois et politiques spécifiques liées aux drogues, au logement et à la réduction des risques, déployant leurs activités dans un cadre qui non seulement soutient leurs opérations, mais encourage également la poursuite des activités criminelles, augmentant in fine leur rentabilité.

Les résultats imprévus des lois et des politiques

Je qualifie cette instrumentalisation de certaines lois et politiques de mécanisme d’ « enchâssement légal », ou « legal embeddedness », mécanisme qui capture donc certains de leurs effets les plus inespérés. L’observation des effets inespérés des lois et politiques publiques n’est pas forcément nouvelle. La « guerre contre la drogue » initiée par les États-Unis et qui s’est rapidement étendue au monde, profite, de diverses manières, aux organisations criminelles tout en augmentant la vulnérabilité et l’exclusion sociale des populations concernées. Autrement dit, les lois et les politiques de lutte contre la criminalité peuvent, par inadvertance, alimenter les activités mêmes qu’elles cherchent à supprimer. A cet égard, mon enquête souligne que les déséquilibres dans la conception et l’application des lois, associés à un manque de coordination entre les organes de mise en œuvre, créent un terrain fertile permettant aux entreprises criminelles de s’adapter et de prospérer. Ces défis découlent notamment de cultures professionnelles divergentes qui empêchent une collaboration efficace entre les agences. Ils résultent également des modalités d’application de la loi, mais aussi des actions stratégiques des organisations criminelles dans des contextes spécifiques, révélant à quel point ces organisations criminelles sont capables de détourner l’environnent légal à leur avantage.

Cet article est la traduction française de « How Laws and Policies Can Fuel Criminal Ambitions? » par Guillaume Dumont, publié le 19 mars 2025 sur Knowledge@emlyon.

Il est basé sur la publication académique :
Dumont, G.; Clua García, Rafael (2025). The Legal Embeddedness of Criminal Organizations: The Case of Barcelona’s Narcopisos. Academy of Management Discoveries, forthcoming. https://doi.org/10.5465/amd.2024.0121