Leadership & Management
Pourquoi même les meilleurs managers tardent-ils à divulguer les mauvaises nouvelles
Comprendre les particularités comportementales des managers considérés comme les plus performants s’avère parfois essentiel pour prédire leurs choix en termes de stratégie d’entreprise. Un aspect souvent négligé est la rapidité avec laquelle les managers et leurs entreprises communiquent sur les bonnes nouvelles par rapport aux mauvaises. Lesquelles sont relayées le plus rapidement ? La réponse a des implications significatives pour les investisseurs et les créanciers, ainsi qu’à terme pour les experts qui établissent les normes comptables.
Les informations favorables incluent des gains non réalisés, tandis que celles qui sont défavorables peuvent englober des dépréciations d’actifs ou des créances douteuses. Les « capital providers », à savoir les investisseurs et créanciers, souhaitent être informés en temps réel de tout événement négatif. Une révélation précoce leur permet de prendre des décisions financières plus rapides et mieux avisées, qu’il s’agisse de conserver ou vendre des actions ou encore de réévaluer le rendement de leurs dettes. Cette préférence est solidement documentée dans la littérature. Une étude expérimentale de 2014 a séparé les « émetteurs de nouvelles » des « récepteurs ». Elle a observé que, lorsqu’on leur donne le choix entre les bonnes et les mauvaises nouvelles, environ 75 % des destinataires préfèrent entendre les plus négatives en premier. Cependant, dans un contexte professionnel, le type de nouvelles que les meilleurs managers – c’est à dire ceux qui les transmettent aux pourvoyeurs de capitaux – préfèrent rapporter en premier n’est pas clairement établi.
Les facteurs de la vitesse de diffusion des mauvaises nouvelles
Dans une étude récente, nous avons examiné cette question en nous concentrant sur les managers considérés comme les plus compétents, identifiés par leur capacité à générer des profits plus élevés. La recherche a montré que ces managers contribuent à de meilleurs résultats financiers, avec gains de qualité supérieure. Leurs prévisions se révèlent plus précises et leur planification fiscale plus intelligente. Ils tendent également à promouvoir une forte culture de responsabilité au sein des entreprises et sont moins susceptibles d’être licenciés pour mauvaise performance. Comme ces managers très compétents obtiennent des résultats qui profitent aux bailleurs de fonds de l’entreprise, ils acquièrent souvent une grande liberté d’action sur les politiques de l’entreprise, ce qui n’est généralement pas le cas des managers d’une entreprise sous contraintes financières. Ainsi, examiner les politiques de reporting financier de ces managers pourrait fournir une meilleure compréhension de leurs véritables préférences en la matière. Ici, la question reste : quel est l’objectif des managers lorsqu’ils décident de la rapidité de divulgation des mauvaises nouvelles ?
Nous partons du postulat que ces managers hautement qualifiés sont susceptibles de retarder la communication des mauvaises nouvelles pour trois raisons principales.
La première est le contrôle. Être transparent sur les résultats négatifs – même lorsqu’ils sont hors de leur contrôle – réduit la capacité des managers à maîtriser le narratif à propos de leur entreprise face aux investisseurs et augmente leur niveau de responsabilité. Par conséquent, dans un souci de prévention, même les managers les plus compétents ont tendance à retarder la communication des mauvaises nouvelles. Ensuite, la vitesse accélérée de diffusion des informations sensibles peut réduire la pertinence des résultats publiés et accroître le risque de diminution de la rémunération des dirigeants. Enfin, nous supposons que leur comportement inné lui-même constitue une barrière à la divulgation anticipée des mauvaises nouvelles. Notre analyse, fondée sur des études de psychologie sociale reconnues, souligne la tendance humaine à prioriser les informations positives.
Comme escompté, nos résultats montrent que même les managers les plus compétents retardent souvent le partage des mauvaises nouvelles. Cela soulève une autre question importante : quelles sont les motivations qui poussent les pourvoyeurs de capitaux à accepter ces tendances managériales dans les rapports financiers ?
Lorsque les risques augmentent pour l’entreprise
Afin de répondre à cette question, nous avons examiné la manière dont les managers de haut niveau réagissent sous pression. Nos analyses ont révélé qu’ils continuent à différer le partage des mauvaises nouvelles. Même dans un contexte de risques importants pour l’entreprise, incluant des charges de dette conséquentes, un risque de défaut en augmentation ou des litiges pour fraude, ils hésitent encore à communiquer sur des informations négatives. Ce schéma montre que, dans des situations de risques accrus pour l’entreprise, les investisseurs doivent lutter pour pousser ces gestionnaires à adopter une démarche plus transparente. En d’autres termes, même en situation de crise, les leaders les plus performants contrôlent généralement la chronologie des mauvaises nouvelles, alors que les parties prenantes externes disposent d’un pouvoir limité pour accélérer le processus.
Quels enseignements pour les managers et les parties prenantes ?
Cette étude constitue un outil précieux pour les gestionnaires, les bailleurs de fonds et les instances de standardisation. Il est essentiel que les managers reconnaissent que leurs préférences personnelles et biais comportementaux peuvent influencer les politiques d’information financière de l’entreprise en décalage avec les intérêts des investisseurs. La prise de conscience de ce phénomène peut contribuer à réduire les retards dans la communication des mauvaises nouvelles dans les rapports financiers.
Pour les acteurs financiers et les responsables des normes, cette recherche met en évidence qu’il ne s’agir pas d’un simple caprice managérial. En effet, bien qu’il soit largement admis que les pourvoyeurs de capitaux préfèrent une publication rapide des informations négatives, certains gestionnaires talentueux et compétents hésitent encore à s’y conformer. Quelles motivations justifient-elles cette tolérance ? Une raison pourrait être que les managers performants sont difficiles à remplacer, ce qui explique que les bailleurs de fonds ignorent ce comportement. Par ailleurs, nous n’observons aucune diminution des autres indicateurs de qualité des gains, ce qui pourrait les inciter à accepter des retards dans le reporting des mauvaises nouvelles, en particulier lorsqu’ils font confiance à la culture d’une organisation. Nous avons pu confirmer – en utilisant un nouvel outil de machine learning permettant d’analyser les communications d’entreprise – que lorsque la culture d’entreprise fait preuve d’une forte intégrité, les investisseurs sont plus enclins à tolérer ces retards.
Cependant, nos recherches mettent en évidence un trait comportemental notable qui affecte le délai de transmission des mauvaises nouvelles par les managers les plus performants, avec potentiellement des conséquences préjudiciables pour les entreprises et leurs investisseurs.
Cet article est une traduction de « Why Even the Best Managers Are Slow to Report Bad News » par Shibashish Mukherjee, Shuo Wang & Mustafa Reha Okur sur The CLS Blue Sky Blog.
Lire l’article original
Il se base sur la publication académique : Mukherjee, S., Wang, S. & Okur, M.R. (2025). Trust, but Verify: Managerial Ability and Conditional Accounting Conservatism. Accounting Horizons, Forthcoming.
DOI : https://doi.org/10.2308/HORIZONS-2023-168
