Données & Intelligence Artificielle
Quand la réactivité façonne la demande : repenser les réseaux omnicanaux
Aujourd’hui, les consommateurs s’attendent à recevoir leurs commandes en ligne très rapidement, idéalement dès le lendemain. Répondre à cette attente ne relève pas seulement d’un défi logistique. Cela oblige les distributeurs à repenser la localisation de leurs stocks, le choix des sites à exploiter ainsi que la conception de l’ensemble des réseaux de distribution. Les investissements nécessaires sont considérables. Encore faut-il savoir s’ils sont réellement rentables. Dans notre travail, nous avons cherché à déterminer dans quelles conditions un réseau omnicanal plus réactif crée effectivement de la valeur. Pour y répondre, nous avons développé un modèle permettant d’optimiser conjointement les promesses de livraison et la structure du réseau.
Quand l’offre de service influence la demande
La plupart des modèles de supply chain supposent que la demande existe et est connue à l’avance. La mission du réseau est de la satisfaire efficacement. L’offre de service est donc une contrainte à respecter, non une décision à prendre.
Nos recherches remettent en question cette approche. L’offre de service ne se contente pas de répondre à la demande en ligne existante. Elle influence également la décision des clients d’acheter en ligne.
Un client qui se rendrait habituellement en magasin peut choisir le canal digital si une livraison le lendemain lui est proposée. À l’inverse, un délai de livraison plus long peut implicitement l’inciter à revenir vers les magasins physiques.
C’est l’idée centrale de notre travail : la demande n’est pas une donnée fixe dans la conception d’un réseau logistique. C’est une variable que le réseau lui-même contribue à déterminer.
Nous avons abordé la question sous un autre angle : plutôt que de déterminer où positionner les plateformes logistiques pour un niveau de service de livraison prédéfini, nous cherchons à identifier, zone par zone, l’offre de livraison qui maximise le profit et la structure du réseau qui en résulte. Répondre à cette question revient à prendre en compte un élément encore peu étudié : le rôle des magasins physiques dans la distribution omnicanale.
Le magasin devient un atout logistique
Conçus à l’origine comme des lieux de vente pour accueillir les clients, les magasins physiques deviennent progressivement des plateformes de préparation et d’expédition des commandes en ligne, ce que nous appelons des « omnistores« .
Cette évolution n’est pas seulement opérationnelle : elle constitue un véritable choix stratégique.
Contrairement aux centres de fulfillment urbains (Urban Fulfillment Centers – UFC) ou des plateformes logistiques urbaines, qui reposent sur l’automatisation et nécessitent des investissements conséquents, les omnistores s’appuient sur des ressources déjà disponibles : la proximité avec les clients, des stocks disponibles, du personnel et des relations fournisseurs établies.
Ils servent simultanément les deux canaux. Les clients peuvent continuer à effectuer leurs achats en magasin pendant que l’arrière-boutique (l’espaces de réserve) assure la préparation et l’expédition des commandes en ligne.
Ce double rôle rend les omnistores particulièrement attractifs. Les distributeurs n’ont pas à arbitrer entre les clients physiques et les clients en ligne : l’omnistore permet de servir les deux canaux simultanément.
De plus, déjà intégrés dans la zone urbaine, les omnistores réduisent la distance entre le stock et le domicile du client contribuant à une réactivité accrue du réseau logistique.
Nos résultats montrent que les omnistores, aux côtés des centres de fulfillement urbains, constituent un levier essentiel pour construire un réseau de distribution omnicanal réactif et rentable.
Concevoir le réseau idéal
Cette recherche est née d’une collaboration avec un grand distributeur de produits cosmétiques en France qui opère depuis un unique centre de distribution central, limitant sa capacité à offrir des délais de livraison rapides.
Nous avons développé un modèle capable d’optimiser conjointement deux décisions : d’une part, le choix de l’offre de service de livraison dans chaque zone de demande (livraison le lendemain, sous deux jours ou plus) et d’autre part, le nombre ainsi que la localisation des UFC et des omnistores à déployer.
Ces deux décisions sont étroitement liées. L’offre de livraison influence le nombre de clients qui choisissent d’acheter en ligne, tandis que ce volume détermine si une configuration donnée du réseau est rentable. Pour mesurer cet effet, nous avons intégré un modèle de choix des consommateurs qui évalue dans quelle mesure les différentes offres de service de livraison influencent leur choix entre l’achat en ligne et l’achat en magasin.
Le modèle couvre 34 799 zones postales regroupées en 94 zones de demande réparties sur l’ensemble du territoire français. Nous avons ensuite optimisé le réseau en prenant en compte l’incertitude de la demande ainsi que les coûts liés aux stocks, au transport et à l’ouverture des plateformes logistiques.
L’un des principaux enseignements est que les clients ne réagissent pas de manière uniforme aux offres de service. Dans certaines régions, les clients sont très sensibles à la rapidité de livraison et basculent volontiers vers le canal en ligne lorsqu’un service plus rapide leur est proposé. Dans d’autres, cette sensibilité est beaucoup plus faible, ce qui rend difficilement justifiable, sur le plan économique, la mise en place d’une livraison accélérée.
Le réseau doit donc être conçu non pas pour offrir la réactivité la plus élevée possible, mais pour offrir la bonne réactivité au bon endroit.
Quand la réactivité devient rentable
Premier résultat : le déploiement conjoint d’omnistores et d’UFC, associé à une offre de service de livraison flexible zone par zone, peut augmenter les profits jusqu’à 8 % par rapport à une solution reposant uniquement sur un centre de distribution central.
Ce gain s’explique par un transfert de demande : en proposant une plus grande réactivité, le réseau attire les clients vers le canal digital au détriment des magasins physiques. Toutefois, cet avantage n’existe que lorsque le canal en ligne est plus rentable par unité vendue que le canal physique. Dans le cas contraire, le réseau se détourne naturellement de la livraison le lendemain et favorise les ventes en magasin.
La géographie de la livraison s’en trouve profondément transformée. Dans certaines configurations, jusqu’à 60 % des zones de demande passent d’une livraison en trois jours à une livraison dès le lendemain dès lors qu’un omnistore ou un centre de fulfillment urbaina été introduit à proximité.
Le réseau ne devient pas simplement plus réactif : il concentre cette réactivité là où elle peut créer plus de valeur.
Toutes les configurations étudiées conduisent à une conclusion similaire : les omnistores sont généralement préférés aux UFC dédiés. Ils desservent simultanément les deux canaux, offrent une couverture géographique plus étendue et nécessitent des coûts de déploiements moins chers.
Les UFC deviennent surtout attractifs lorsque la capacité des omnistores ne suffit plus à respecter des délais de livraison très courts.
La réactivité a ses limites
Le résultat le plus contre-intuitif est sans doute celui-ci : imposer la livraison le lendemain universellement dans toutes les régions réduit les profits de plus de 8 % par rapport à une approche flexible adaptée zone par zone.
Le coût nécessaire pour étendre le réseau et garantir une livraison en un jour partout dépasse les revenus additionnels générés, notamment dans les zones où les clients sont peu sensibles aux offres de service de livraison.
La meilleure offre de livraison n’est donc pas forcément la plus réactive. C’est celle qui correspond aux attentes des clients dans les zones où ces derniers sont réellement sensibles au délai de livraison, et dont l’investissement reste économiquement justifié. La réactivité constitue ainsi un choix stratégique à définir zone par zone et canal par canal.
Pour les distributeurs omnicanaux, le message est clair : la conception du réseau et la stratégie de service doivent être pensées conjointement. L’offre de livraison, le comportement des clients et les infrastructures logistiques forment un système unique, et c’est dans l’optimisation de ce système que réside l’avantage concurrentiel. Cet avantage ne tient pas à la capacité à construire le réseau le plus réactif, mais à celle d’identifier précisément où la réactivité crée de la valeur… et où elle n’en crée pas.
Cet article est basé sur le papier académique :
Nguyen, D., Klibi, W., & Ben Mohamed, I. (2025). Designing profit-maximizing omnichannel distribution networks for high responsiveness. International Journal of Production Economics, 286, 109636. DOI : 10.1016/j.ijpe.2025.109636
