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Marketing & Modes de Vie

Repenser la famille : le rôle des plateformes numériques dans la société occidentale

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Dans la vie occidentale moderne, ce qui constitue une « famille » peut prendre de nombreux visages : monoparentale, coparentale, arc-en-ciel, recomposée, recours à l’adoption, à une mère porteuse, ou encore couples sans enfants. L’anatomie des familles se diversifie, s’affranchissant des schémas traditionnels.

À bien des égards, le paysage de cette institution fondamentale évolue à une rapidité qui ne permet pas aux lois et aux autres institutions de s’adapter. Des plateformes en ligne ont donc décidé de remédier à cette lacune en mettant en lien des individus qui souhaitent former des familles non traditionnelles et cherchent de l’aide pour y parvenir.

Une évolution dans l’air du temps

Familyship.org, un site Internet actif en Suisse, en Allemagne et en Autriche, entend combler ce vide institutionnel et culturel. Miriam Förster et Christine Wagner, les deux fondatrices, l’ont créé avec l’intention de former leur famille idéale. Ensemble, elles ont trouvé un co-père pour jouer un rôle parental actif et subvenir aux besoins de l’enfant à venir de manière durable. Si les deux femmes ont depuis mis fin à leur relation, Christine et le co-père, qui est gay, continuent d’élever l’enfant ensemble.

Le site a été conçu dans le but d’aider les gens à tisser de nouveaux liens familiaux, selon un certain nombre de critères. Indépendamment du statut marital, de l’orientation sexuelle ou du genre, la plateforme a pour ambition d’aider toute personne ayant une conception non traditionnelle de la famille à concevoir et élever un enfant. Au cours des dix dernières années, plus de 12 000 personnes y ont fait appel.

Les utilisateurs du site peuvent chercher divers types de co-parents : très investi, remplissant une fonction plus passive (à la manière d’un oncle ou d’une tante), ou encore de simples donneurs de sperme qui ne s’impliqueront pas dans l’éducation de l’enfant. Il est également possible d’opter pour un assemblage des rôles parentaux en fonction de ses souhaits. La plateforme abrite une communauté très diverse en matière de genre, d’orientation sexuelle, de situation de couple, de type de famille désiré, ou encore d’emplacement géographique. Ses utilisateurs résident pour la majeure partie en Allemagne, en Suisse et en Autriche, sont généralement de tendance libérale et ont poursuivi des études supérieures.

Globalement, la plateforme a pour objectif d’aider les personnes désireuses de devenir parents à construire des structures familiales centrées sur l’enfant. Les utilisateurs, quant à eux, recherchent le partenaire de coparentalité idéal avec qui élever des enfants – et non une personne avec qui ils voudraient bâtir une relation amoureuse ou passer le reste de leur vie. Pour assurer à ses utilisateurs le respect de leur vie privée, la plateforme a mis en place des réglementations strictes et rendu payant l’accès à la communauté.

Se libérer grâce à des modèles familiaux innovants

Dans notre travail de recherche, publié dans Marketing Theory, nous avons analysé les discours observés dans les médias, interrogé les fondatrices du site, et accompagné 23 familles existantes ou en cours de formation sur une période d’un an et demi. Tous les noms des personnes interrogées ont été modifiés afin de préserver leur intimité.

Notre analyse montre qu’il existe une demande pour des plateformes donnant une place et soutenant les personnes désireuses de remettre en question la conception de la famille telle qu’elle domine actuellement dans notre société. Par exemple, Carlotta, une architecte de 38 ans bisexuelle, se décrit comme ayant du mal à maintenir des relations sur la durée. Après une année passée à réfléchir à son désir d’enfant, elle a atterri sur la plateforme :

« Au cours de mes recherches sur Internet, je suis tombée sur le concept de coparentalité, qui m’a totalement parlé. Je n’arrivais pas à croire qu’après tous ces questionnements, toute cette angoisse, la solution se trouvait juste là. L’impression de fardeau que j’avais s’est évaporée. J’ai ressenti un immense soulagement d’avoir trouvé une option réaliste pour avoir un enfant. »

Carlotta élève aujourd’hui un enfant avec un homme homosexuel, avec qui elle partage un arrangement de coparentalité.

Dissocier parentalité et relation amoureuse

Christine Wagner, co-fondatrice de la plateforme, s’oppose à l’entremêlement entre relation amoureuse et décision de fonder une famille et d’élever des enfants.

« Il a fini par me paraître évident qu’il était essentiel d’opérer une distinction entre désir d’enfant et couple – jusque-là, la notion de couple traditionnel était pourtant profondément ancrée dans mon esprit. »

Cette séparation entre relation amoureuse et fondation de famille explique en grande partie la popularité de la plateforme auprès des femmes et hommes hétérosexuels. Initialement créée par un couple lesbien, la plateforme a été utilisée majoritairement par la communauté LGBTQIA+ durant les premières années.

Aujourd’hui, de plus en plus d’utilisateurs sont attirés par la plateforme parce qu’ils veulent réduire le risque subjectif inhérent aux relations amoureuses.

Emilia, une femme hétérosexuelle de 37 ans, fait partie de ces derniers. Expatriée, diplômée en histoire et littérature, elle « co-élève » un enfant avec un homme homosexuel qu’elle a trouvé après s’être installée à Berlin – qu’elle surnomme la « capitale mondiale des célibataires ». Ils ont déjà prévu d’avoir un deuxième enfant. Emilia évoque son parcours :

« J’ai toujours su que je voulais fonder une famille et devenir mère… Mais en même temps, je suis aussi devenue de plus en plus anxieuse. Mes parents ont divorcé, comme cela arrive dans beaucoup de familles. Je vois les couples de mes amis, et les relations instables dans lesquelles naissent certains enfants. Et puis lorsqu’on regarde les statistiques, le taux de divorces parle de lui-même. Pour être honnête, je ne crois plus au modèle familial traditionnel. Il est trop risqué de s’appuyer sur des émotions de nature romantique pour fonder une famille. Je veux une base plus solide pour l’avenir de mes enfants. »

Claudia, une femme de 35 ans diplômée en design et business, co-élève également un enfant avec un homme homosexuel. Son analyse rejoint celle d’Emilia :

« J’ai énormément réfléchi à l’importance que représente pour moi le fait d’avoir des enfants. Je suis arrivée assez rapidement à la conclusion que c’était essentiel à mes yeux. Cependant je doute fortement du concept de famille traditionnelle, et je ne pense pas qu’il me corresponde. »

Pouvoir fonder une famille grâce aux plateformes

Des chercheurs en sciences sociales ont commencé à questionner le rôle changeant des relations et de l’amour à l’ère contemporaine, où les réseaux sociaux et les applications de rencontre exercent une influence importante sur la manière dont nous rencontrons nos pairs. À cet égard, notre étude aide à mieux comprendre la « plateformisation » de la culture de consommation. En pratique, cela signifie qu’une fois de plus les entreprises sont impliquées de près dans le façonnement de nos relations intimes.

En tant que plateforme numérique, Familyship.org tranche avec ce type de tendances : elle répond mieux à la qualification d’  »entreprise sociale », puisqu’elle a été créée comme une organisation à but non lucratif par des personnes ordinaires. La plateforme a rencontré le succès en parvenant à définir à et à imaginer différemment l’une des sphères les plus intimes de nos vies : la manière dont les individus pensent, créent, et vivent la famille.

En termes d’action politique, nous avons beaucoup à apprendre du modèle proposé par Familyship.org. Son modèle collaboratif aide les gens à partager des expériences de vie et à résoudre des contraintes sociales et juridiques grâce à un réseau d’expertises. En permettant à ses utilisateurs de parler de manière libre et créative de la constellation familiale qu’ils souhaitent au sein d’un espace communautaire fermé, la plateforme protège leur vie privée.

Comme le fait remarquer un article publié en 2006 dans la revue Innovations du MIT, « les gens sont tout à fait compétents pour analyser leurs propres vies et pour résoudre leurs propres problèmes. » Les décideurs politiques doivent suivre le mouvement et encourager la création d’espaces protégés similaires dédiés à l’innovation et à l’expérimentation sociales.