Food background with assortment of fresh organic vegetables. By Alexander Raths - AdobeStock

Stratégie & Organisations

Vers des pratiques alimentaires plus équitables, durables et saines à grande échelle

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La transformation de nos systèmes alimentaires est essentielle pour améliorer la santé mondiale et relever les défis sociaux et environnementaux dans un monde aux ressources limitées, à la population croissante, aux pratiques de surconsommation et aux inégalités marquées. Malgré les progrès accomplis, parvenir à une consommation alimentaire saine et équitable dans l’ensemble des sociétés reste un défi de taille.

Le caractère complexe de la production et de la consommation alimentaires

Dans un article récent, mes co-auteurs et moi-même démontrons la nécessité de reconnaître la production et la consommation alimentaires comme des systèmes complexes pour parvenir à un réel changement. Le comportement de tels systèmes résulte d’interactions entre différents acteurs – consommateurs, producteurs, détaillants, ONG, gouvernements, …. – chacun répondant à sa manière aux changements qu’ils observent au sein du système. Par exemple, la faible probabilité que les consommateurs qui ne sont pas familiers avec la préparation de repas frais achètent soudainement des produits frais s’ils apparaissent dans les points de vente. Et les détaillants ne prendront pas le risque d’offrir ces produits si les consommateurs ne s’y intéressent pas. Par ailleurs, la volonté d’essayer des options alimentaires plus saines peut croître par l’exemple répété de proches qui le font déjà. En revanche, pour que ces derniers deviennent des adoptants, ils doivent d’abord eux-mêmes s’inspirer des autres. Ces relations à double sens indiquent la présence de boucles de rétroaction auto-renforcées relevant du paradoxe de la poule et l’œuf. Lorsque de nombreuses boucles de rétroaction de ce type existent et interagissent, un système peut s’enfermer dans des pratiques établies et résister aux efforts de changement. De plus, ce type de système induit de nombreux retards. Il faut du temps aux entreprises pour faire passer les idées de la R&D à l’innovation rentable. Les consommateurs doivent s’habituer à de nouveaux goûts. Les petits commerçants doivent découvrir comment offrir des aliments périssables de manière rentable. Cela renforce l’emprise des modèles établis de production et de consommation. En conséquence, les nombreuses interventions cloisonnées bien intentionnées, qu’elles soient le fait d’entreprises, d’ONG ou de gouvernements, risquent d’avoir un impact limité, voire d’échouer.

Le rôle de l’infrastructure de marché

Il est donc essentiel de comprendre ces mécanismes de rétroaction pour identifier, non seulement les obstacles, mais aussi les moteurs du changement. Dans le cadre de nos recherches, nous avons examiné ce problème pour relever le défi d’aboutir à une alimentation saine et plus équitable à l’échelle du territoire nord-américain. Nous avons d’abord caractérisé les relations de rétroaction, en nous concentrant sur le rôle du marché dans la production et la consommation d’aliments. En combinant les connaissances issues des recherches existantes et des données détaillées sur le Québec, nous avons identifié et caractérisé trois principaux mécanismes interdépendants de transformation des marchés. Ils impliquent les trois dimensions suivantes :

  • la capacité de l’industrie à produire des aliments sains dans un contexte de concurrence : accessibilité, commodité, …
  • le comportement du consommateur : la familiarité avec les produits alternatifs, les goûts, les méthodes de préparation, …
  • les systèmes et les institutions : disponibilité et visibilité – y compris dans les points de vente locaux – des produits plus périssables, distribution fiable dans les endroits où cela est nécessaire, …

Ensemble, ces dimensions constituent l’ « infrastructure de marché » sociale et matérielle à travers laquelle les relations de rétroaction opèrent (voir schéma ci-dessous, variables encadrées). L’examen minutieux de l’état de développement de l’infrastructure du marché permet de voir dans quelle mesure il est facile ou difficile de changer le système pour un segment de la population. Ainsi, pour la plupart des communautés issues de milieux socio-économiques défavorisés, les trois dimensions ont tendance à être sous-développées. Cela permet de prendre conscience du défi que représente le changement de modes de consommation et de production alimentaires établis. La vision systémique et l’idée que l’infrastructure du marché elle-même est produite par les interactions du système (figure, liens bleus entre les variables) montrent également que l’alimentation saine n’est pas seulement un choix personnel. Au contraire, nos décisions résultent d’un ensemble complexe d’interactions au sein d’un système alimentaire local et mondial.

Modèle conceptuel de transformation équitable du marché des aliments sains. Figure adaptée de Struben et al. (2025)
Modèle conceptuel de transformation équitable du marché des aliments sains. Figure adaptée de Struben et al. (2025)
Les cases (considération des catégories, capacités de l’industrie et systèmes et institutions) représentent les stocks, c’est-à-dire les accumulations dans le système par le biais d’efforts dédiés, ce qui donne lieu à une inertie. La superposition des cases fait référence aux segmentations (caractère sain des catégories d’aliments, démographie de la population, types d’entreprises). L’évolution des trois stocks indique l’état de l’infrastructure du marché des catégories (voir à gauche) pour un segment particulier (par exemple, le niveau est généralement bas pour les aliments sains dans les régions à faible statut socio-économique).
Les liens bleus avec des pointes de flèches indiquent une relation de cause à effet entre deux variables. Le signe plus ou moins à la pointe de la flèche indique la polarité du lien. Un signe plus indique qu’une augmentation de la variable source entraîne une augmentation de la variable destination (et qu’une diminution entraîne une diminution), ceteris paribus. Les relations causales circulaires à travers le système forment des boucles de rétroaction positive (pour les principales, voir R1-R3) qui peuvent fonctionner dans des directions vertueuses et vicieuses.
Les éclairs rouges indiquent les points d’intervention entrepris par différents acteurs (entreprises à but lucratif, entreprises à but non lucratif, gouvernements, ou par le biais d’une coopération intersectorielle), simulés dans le cadre de la recherche.

 

Changer le système alimentaire : la nécessité d’une action collective

La bonne nouvelle est qu’avec des efforts systémiques suffisants et appropriés, ces mêmes boucles de rétroaction peuvent en venir à fonctionner dans une direction vertueuse plutôt que vicieuse, conduisant à un changement en profondeur. Afin d’identifier les points de levier de cette transformation radicale, nous avons modélisé nos caractérisations du système et de l’infrastructure du marché pour différents groupes démographiques. Nous avons ensuite simulé les réponses du système à diverses initiatives similaires à celles du monde réel et à différents points d’intervention dans le système (voir schéma, éclairs rouges). Il s’agit, par exemple, d’entreprises à but lucratif qui consacrent d’intenses efforts de R&D à la mise au point d’aliments fonctionnels, ou d’organismes à but non lucratif qui élaborent des soupes prêtes à manger pour les ménages à faible revenu. Ou encore de programmes de formation pour les piliers de la distribution d’aliments frais. D’autres simulations incluent les gouvernements qui lancent des guides nutritionnels améliorés, offrent des subventions ou encore imposent des réglementations pour aider à stimuler l’innovation et la production intentionnelles. Il peut également s’agir d’ONG qui promeuvent la consommation de fruits et légumes ou fournissent des fonds aux ménages à faible revenu pour acheter des aliments nutritifs. En initiant ces actions individuellement et conjointement, en utilisant comme paramètres clés « l’échelle », « l’amélioration de l’équité » et « l’innovation induite axée sur la santé », nous avons comparé les impacts à une base de référence dépourvue de ces interactions. L’une des principales conclusions est que des impacts équitables forts et durables nécessitent de tirer parti des effets synergiques dans toutes les dimensions de l’infrastructure du marché. Nous démontrons ensuite le rôle essentiel des efforts collectifs, associant l’ensemble des acteurs du producteur au consommateur pour encourager la construction d’une infrastructure de marché qui soutient la production et la consommation équitables autonomes d’aliments plus sains à grande échelle.

Aller au-delà de l’action collective

Notre analyse des systèmes montre également que la transformation de nos systèmes alimentaires nécessite plus que des initiatives bien ciblées. Une alimentation saine, équitable et autonome à grande échelle dans un monde aux ressources limitées implique que nous devons en venir à considérer la production alimentaire comme un bien semi-public. Ainsi, plutôt que de servir de simple moteur de croissance économique, les efforts de création de valeur du secteur privé devraient être définis de manière plus inclusive. Divers acteurs, y compris les organismes à but non lucratif, doivent guider les processus qui contribuent à créer des règles du jeu équitables, à modifier les normes et les attentes et à stimuler la créativité dans le sens de la création de valeur sociétale. Pour y remédier, il est essentiel d’accroître les interactions entre les secteurs public et privé et de développer de nouveaux modèles de coopétition durables.

Au-delà des visions modifiées de la production et de la distribution, le comportement des consommateurs est également clé, compte tenu de l’importance de l’influence des proches dans l’attention à d’autres modes de consommation. Parvenir à une consommation alimentaire durable et équitable nécessite des changements de comportement substantiels à tous les niveaux de la société. Les consommateurs, en particulier ceux qui en ont les moyens, peuvent être des leaders dans les changements de mode de vie au-delà des simples choix de produits, par l’achat éclairé des aliments, la préparation et la réduction de la consommation. Au-delà de l’innovation technologique, le succès exige des transformations aux niveaux individuel (modes de vie et moyens de subsistance), professionnel (mentalités, compétences, pratiques), organisationnel (modèles d’affaires, pratiques et chaînes d’approvisionnement) et systémique (politique, économie politique, culture). Les solutions doivent englober des collaborations interdisciplinaires impliquant divers secteurs et administrations.

En résumé, la transformation de nos systèmes alimentaires ne se limite pas à la recherche d’initiatives de changement réussies. De nouvelles recherches doivent examiner comment la société peut évoluer vers un système qui intègre une alimentation saine aux objectifs économiques. Nous avons démontré comment on peut identifier et analyser les mécanismes de marché qui résistent et permettent à la fois le changement du système alimentaire, et ainsi trouver des actions à fort impact pour un changement durable à grande échelle. Nos recherches, axées sur l’Amérique du Nord, peuvent être considérées comme un test pour aider les politiques de transformation des systèmes alimentaires (et par là-même les transformations de la durabilité) plus généralement, que ce soit au niveau local, national ou mondial. La clé est d’orienter les mécanismes du marché vers la promotion d’habitudes alimentaires plus saines et plus équitables qui s’alignent sur les ressources de la Terre.

Cet article est une traduction de « How to achieve more equitable, sustainable, and healthy diets at scale? » par Jeroen Struben, publié sur Knowledge@emlyon le 26 juin 2025. Il est basé sur la publication académique :

Struben, J., Chan, D., Talukder, B., & Dubé, L. (2025). Market pathways to food systems transformation toward healthy and equitable diets through convergent innovation. Nature Communications, 16(1), 1-17. DOI: https://doi.org/10.1038/s41467-025-59392-z