L’entrepreneuriat se développe partout dans le monde pour devenir aujourd’hui plus encore une des réponses possibles à la crise économique, sociale et morale actuelle. Il représente une clef pour faire face aux enjeux de la planète. L’entrepreneuriat est à la fois une opportunité et aussi parfois une nécessité pour un certain nombre de personnes.

Dans cette période, il est très difficile pour beaucoup d’individus de conserver, au-delà même de leur emploi, leurs aspirations personnelles, leur besoin de contribuer à un projet créateur de valeur, leur désir d’expression, d’innovation ou de réalisation de soi.
Entreprendre peut devenir une opportunité pour trouver un nouveau souffle professionnel et personnel. Cette exigence de rebond, pour faire face à différents types de situations précaires et parfois traumatisantes ( perte d’emploi, licenciement brutal obéissant à des logiques parfois opaques, démantèlement d’activité…), fait du concept de résilience une clef de compréhension utile pour appréhender le processus de reconstruction, à la fois psychique et développementale qui peut se faire en décidant d’entreprendre.
L’entrepreneuriat peut constituer une étape importante de la reconquête de l’estime de soi, de l’expression de la détermination à se battre pour un projet, à mobiliser son énergie et celle des autres. Il peut constituer une étape de résilience.

La résilience apporte une compréhension utile des mécanismes mis en jeu par les individus, dans des circonstances chaotiques. C’est un processus global de l’être vivant, de l’individu qui peut être activable par chacun d’entre nous pour faire face à l’adversité. C’est le choix du mouvement contre l’inertie. C’est aussi la mobilisation des talents, le désir de recréer de « la valeur » sous différentes formes, alors que tout pourrait plonger l’individu dans le renoncement et la noirceur.

Le besoin de Cohérence

Nous nous intéressons depuis longtemps au parcours de vie des entrepreneurs, qui ont vécu un certain nombre de traumatismes parfois dès l’enfance : maladie, handicap, abandon, privation de parcours scolaire, vie ouvrière, ruptures, violences, qui laissent des blessures souvent réactivées tout au long de la vie et permettent aussi l’apprentissage des réponses, le goût du défi, le sens de la « victoire ». Pour ces personnes, la décision d’entreprendre a souvent été provoquée par un événement (ou plusieurs) qui transforme(nt) l’intention en action entrepreneuriale et est (sont) souvent en lien avec les blessures d’origine de chacun. Le pouvoir déclencheur de ces événements réside dans le fait qu’ils entrent en résonance avec les moments saillants du parcours de l’individu. Ils contribuent à faire naître ou renaître un besoin de cohérence dans les réponses apportées par les entrepreneurs à travers leur projet. Ces événements « nourrissent » alors, les représentations des sujets et leur volonté, rendant possible ainsi la décision consciente d’entreprendre.

La capacité à décider d’un changement profond

Le passage à l’action d’entreprendre se fait dans ce cas à la suite d’une « accumulation » d’événements parfois anecdotiques, mais « charnières », souvent symboliques, à fort retentissement interne sur le « sujet ». Exemples d’événements ante-création qui accélèrent le choix d’entreprendre :

  • la confrontation à la discrimination interne à l’entreprise
  • le rachat de l’entreprise par un nouveau groupe étranger
  • la confrontation aux nouvelles pratiques managériales, le conflit avec la hiérarchie,
  • la confrontation avec le pouvoir et l’autorité reconnus comme non légitimes
  • la trahison et le sentiment d’avoir « été abandonné » par l’entreprise
  • la confrontation à l’humiliation
  • les rencontres décisives
  • la découverte d’informations clefs.

Une vision transformée

Ces événements transforment la vision des individus. Ainsi se met en place la première décision de quitter l’activité professionnelle. Elle va entraîner une série d’actions/réactions, des rencontres clefs qui amènent une deuxième décision, celle de créer une entreprise. Pour illustrer le propos, prenons l’exemple de Simon qui vit l’expérience de la discrimination par le handicap souvent réactivée au cours de sa vie, notamment par l’ignorance de sa candidature spontanée pour un poste parfaitement ciblé par rapport à ses compétences. Cet événement a joué un rôle important dans sa décision de quitter son employeur et d’entreprendre. La confrontation insupportable à des valeurs et des pratiques managériales non partagées, basées sur la non reconnaissance des talents de chacun, est en droite ligne avec les temps forts du parcours de Simon. Ceci associé à une trajectoire de compétiteur sportif lui permettra de créer son entreprise de conseil pour l’emploi des personnes handicapées.

Mobiliser de nouvelles ressources

Créer une entreprise nécessite à la fois de croire en son efficacité, de s’appuyer sur le sentiment de l’estime de soi, de percevoir sa capacité de contrôle, de saisir des opportunités ou de les créer, de transformer la fatalité en aventure et en valeur, de trouver des appuis et soutiens bien en amont de la mobilisation des moyens financiers et techniques.
Ces dimensions sont également celles qui permettent à un individu de reconstruire le sentiment de son existence, de son identité lorsque celle-ci a été atteinte de façon brutale et parfois répétée. L’entrepreneuriat permet d’activer les constituants de la résilience. La dynamique de la résilience permet de mettre en mouvement les habiletés absolument déterminantes pour entreprendre. Ce qui nous amène à la définition suivante:« la résilience entrepreneuriale, c’est l’art de transformer les blessures traumatiques en une opportunité de création de sens, de valeur à la fois symbolique, économique et sociale pour d’autres que soi-même, par le choix de l’acte d’entreprendre. »

Marie-Josée Bernard, emlyon business school

Ma mission principale est de favoriser le développement de l’intelligence collective et relationnelle dans les organisations. C’est aussi de contribuer au développement de l’équilibre et de la santé des entreprises par le respect et le renforcement de la santé physique, morale, psychique et émotionnelle des personnes qui créent de la valeur pour ces entreprises. J’ai en particulier théorisé la dynamique de la résilience entrepreneuriale, c’est à dire l’art de transformer les blessures traumatiques en une opportunité de création de sens, de valeur à la fois symbolique, économique et sociale pour d’autres que soi-même, par le choix de l’acte d’entreprendre.

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Pour approfondir…

  • Article de Marie-Josée Bernard dans Les Echos du 20 Mai 2015 :
    Bernard, M.J. 2015. La résilience entrepreneuriale, une opportunité ? Les Echos Business. Lire l’article en ligne
  • Chapitre de Marie-Josée Bernard intitulé « Du traumatisme à l’entrepreneuriat salutaire : parcours d’entrepreneurs résilients« , publié dans l’ouvrage : Torrès, O. 2012. La santé du dirigeant : De la souffrance patronale à l’entrepreneuriat salutaire (Première Édition). De Boeck. Voir l’ouvrage