Société
L’IA, Prométhée, 42 – et le rôle de l’enseignant
Le développement rapide de notre monde grâce aux nouvelles technologies exige une adaptation aux changements dans toutes les sphères de notre vie. Ces « Megatrends », décrits par le Zukunftsinstitut, provoquent des changements profonds et inévitables dans la société, bouleversant nos habitudes et nos certitudes. L’Intelligence Artificielle (IA) en fait partie. Comme dans toute situation historique de changement de paradigme, il est légitime de s’interroger sur les chances et les risques liés à cette évolution.
Au cœur du débat
Dans l’enseignement supérieur, on ne peut plus parler d’une émergence. L’IA fait déjà partie de notre quotidien et suscite de nombreux débats autour de son usage. L’enseignement à distance a également engendré de vives discussions, qui se poursuivent encore aujourd’hui, au sein de la communauté académique. Ce sujet complexe nécessite quelques nuances – un autre défi de notre époque. À condition qu’il s’appuie sur des dispositifs d’ingénierie pédagogique adaptés, il représente, pour certains programmes et cursus, une composante essentielle de l’offre de cours, notamment vis-à-vis des participants en formation continue qui doivent mener de front études et activité professionnelle. En revanche, d’après mon expérience et les sondages que j’ai menés auprès d’étudiants, la demande de cours en présentiel demeure forte et massive.
La Résonance
Notre première mission d’enseignant est de transmettre un savoir et des connaissances au cours d’un dialogue avec les étudiants. Cela n’est possible que dans le cadre d’un contact direct, qui permet la Résonance, concept développé par le sociologue allemand Hartmut Rosa. La résonance, selon Rosa, est un mode de relation animée, dans lequel des vibrations réciproques sont générées. Cette résonance interhumaine nécessite énergie, interactions, dynamisme, et surtout un contact direct pour établir cette « relation au monde responsive » impraticable en dehors d’un cours en présentiel.
Quel est le lien avec l’IA ? Nous avons la même responsabilité envers les étudiants pour intégrer l’intelligence artificielle dans notre travail, et concernant l’apprentissage nécessaire au bon usage de cette IA dans la transmission de savoir-faire et de connaissances. Comment se positionner face à l’IA en tant qu’enseignant ? Faut-il l’enseigner comme une technique ou un outil ? Ne devrions-nous pas plutôt nous concentrer sur les méthodes, les valeurs et le cadre éthique pour utiliser l’IA correctement ? Au lieu de nous focaliser sur l’enseignement d’une technologie en constante évolution, entrainés dans ce que Hartmut Rosa appelle une « logique d’escalade » ne faudrait-il pas nous questionner sur les méthodes, le socle culturel et les valeurs sur lesquelles nous appuyer pour nous servir correctement de telles technologies ?
De l’apparente facilité du prompt
Aujourd’hui, deux tendances sont visibles concernant la technologie : une admiration pour ses possibilités prometteuses, focalisée sur les aspects positifs de son développement, et une vision pessimiste la percevant comme un danger. Marine Protais, journaliste spécialiste de la tech, met en garde contre une possible « atrophie du libre arbitre ». Alors que les risques et opportunités de cette technologie échappent à notre contrôle, nous pouvons cependant aiguiser notre esprit critique. L’utilisation rapide des ressources numériques (IA) répond à une demande immédiate, rendant l’information facilement accessible. Ce qui signifie qu’il existe une disponibilité (Hartmut Rosa) presque illimitée de toutes les informations, qu’elles soient correctes ou non. Et dans ce contexte, ce n’est pas un hasard si le fait de donner une instruction à un système IA porte le nom de « prompt ». Le terme désignant cette forme de commande porte donc aussi le caractère de sa propre fonction. Cela accélère énormément le processus et améliore l’efficacité de la tâche. Mais cela exclut la réflexion sur le résultat et le cheminement de sa constitution. Le regard critique sur divers résultats proposés par l’IA dans certains domaines apparait incontestablement nécessaire. Les erreurs, les informations erronées et autres « hallucinations » générées par l’IA s’accumulent encore.
L’IA, « maître de tous les arts » ?
Si ce regard et l’esprit critique sont nécessaires, comment l’aiguiser et l’adapter à ce nouveau défi ? Pour répondre à ces questions dans ce contexte, on peut se tourner vers une période très éloignée de notre ère technologique. Si on se demande simplement dans quel contexte l’IA a été évoquée pour la première fois, on peut trouver une réponse (surprenante) dans un texte vieux de presque 2500 ans. Dans l’une de ses tragédies, « Prométhée enchainé », Eschyle nous montre Prométhée se faisant enchaîner par Héphaïstos au sommet du Caucase après avoir rendu le feu aux mortels. À travers cette parabole, nous pouvons mettre en perspective l’apparition de ces technologies à l’aune de ce texte ancien et constater que plusieurs perspectives sont possibles dans l’interprétation. Prométhée, le porteur du feu, est-il un génie qui apporte le bonheur aux mortels ? Ou un rebelle dont le don met ces derniers en danger ? Pouvons-nous interpréter le feu comme l’IA ? Notre lecture de cette pièce nous permet une interprétation optimiste ou pessimiste. Prométhée a-t-il apporté aux mortels un bien inestimable ? Ou un fléau incontrôlable ? Dans la suite de cette histoire, nous savons que Pandore ouvre sa boîte, un cadeau d’Héphaïstos, et les vices et les malversations contenus dans la boîte se répandent sur l’humanité. Nous pouvons à nouveau établir ici un parallèle interprétatif avec les développements actuels. Pour Prométhée, le feu est le pouvoir « qui s’est révélé pour les hommes [comme] un maître de tous les arts, un trésor sans prix ». Peut-on voir l’IA comme un « maître de tous les arts » ? Pour revenir à la question initiale, à savoir dans quelle mesure nous préparons nos étudiants à cette évolution, il convient de mettre l’accent sur la réflexion critique. Ce que Prométhée nous dit et Eschyle nous enseigne dans cette pièce est d’une clarté saisissante. « Le feu doit être nourri pour ne pas s’éteindre, dompté pour ne pas détruire. »
La grande question sur la vie, l’univers et le reste
Pour prolonger cette réflexion et souligner davantage l’importance de cette approche, une autre œuvre peut nous éclairer. Dans son livre « Le Guide du voyageur galactique » Douglas Adams envoie son héros, Arthur, dans l’espace. Il rencontre les êtres « hyperintelligents et pandimensionnels » qui ont construit un ordinateur super rapide qu’ils ont baptisé « Deep Thought ». Ils lui posent une question : « la Grande Question sur la Vie, l’Univers et le Reste ». Cet ordinateur ultrapuissant réfléchira 7,5 millions d’années sur cette question. La réponse est très courte : 42. Si l’on demande une explication à l’IA, le résultat pourrait être le suivant : le département de la Loire. Comment ne pas trouver cette réponse insatisfaisante à l’égard de l’importance philosophique de la question ? Pour notre question, la réponse suivante de l’ordinateur serait toutefois plus éclairante. L’ordinateur donne l’explication suivante : « Je crois que le problème, pour être tout à fait franc avec vous, est que vous n’avez jamais vraiment bien saisi la question« . Le point ici n’est donc pas la simple maîtrise des données ou des informations mais la maîtrise du questionnement, de la réflexion et de ses propres armes intellectuelles. Pour éviter cette « perte de libre arbitre chez les jeunes, dont le sens critique reste malléable jusqu’à 25 ans » qu’évoque la chercheuse Laurence Devillers, la formation au moins concomitante, si ce n’est centrale, devrait être cette forme de pensée critique, de réflexion et de dissidence. Il est évident que cela représente un grand défi pour nous enseignants. L’évolution et les conséquences déjà prévisibles aujourd’hui devraient toutefois nous aider à maîtriser le feu afin de pouvoir le contrôler.
