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Stratégie & Organisations

Observatoire 2026 des transformations : L’Intelligence artificielle chasse-t-elle l’écologie des priorités stratégiques ?

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Les priorités changent vite et fort sur les agendas stratégiques. Pour preuve, l’édition 2026 de l’Observatoire des transformations d’emlyon business school révèle que quatre entreprises sur cinq (80%) transforment leur stratégie de façon « importante » ou « complète » pour incorporer les évolutions technologiques – à commencer par l’intelligence artificielle. Prolongeant l’accélération constatée en 2025, cette évolution apparaît massive comparée à 2024 : seulement deux entreprises sur trois parlaient alors de changements d’une telle magnitude. Dans le même temps, l’effort lié aux mutations écologiques est en recul.

L’Observatoire des transformations est un chantier pédagogique qui engage les 1200 étudiants du Programme Grande Ecole à emlyon business school au cours de leur première année de Master. Chaque année depuis 2023, ils partent enquêter auprès de managers et dirigeants d’entreprises. Début 2026, les étudiants ont ainsi recueilli les réponses et témoignages de 227 managers, dont 33% avec un rôle de direction générale et 53% de membres de comités exécutifs et comités directeurs (1).

Opportunité plutôt que menace

Pour les managers interrogés, la technologie constitue un levier plutôt qu’un danger. Les transformations telles que la numérisation des activités et l’introduction de l’IA rendent leur business « plus facile » (55%) voire « beaucoup plus facile » (21%), soit 76% d’appréciation positive au total en 2026, cinq points de plus qu’en 2025. Les entreprises de taille intermédiaire sont celles où les dirigeants se montrent les plus favorables à cette évolution, alors que les start-up et petites entreprises apparaissaient plus optimistes lors des éditions précédentes de l’Observatoire.

Par contraste, les mutations qui concernent les questions environnementales et sociétales restent perçues comme de nature à compliquer la conduite des affaires pour plus de 60% des managers interrogés, dans la ligne des précédentes éditions de l’Observatoire.

Concernant l’écologie, ces proportions masquent d’importantes disparités liées à l’activité des entreprises, notamment si ces dernières ont une activité « physique » (industrie, transport, commerce de détail, etc.) ou non. Lorsqu’il y a des marchandises à transformer ou simplement à déplacer, les managers perçoivent avec acuité les transformations de l’environnement, et pas seulement à cause de la pression réglementaire. Un dirigeant exprime brutalement sa perception de l’urgence climatique : dans l’industrie aéronautique, « nous devons mériter notre droit à continuer d’exister ». Cela suppose de profondes remises en question, par exemple pour développer des avions capables de voler sans brûler de carburant fossile.

A l’opposé, lorsqu’ils opèrent des prestations purement intellectuelles, la plupart des dirigeants affichent davantage de détachement. Dans les cabinets d’avocats ou d’audit, ou encore les agences de développement web, les managers vivent la transition écologique de façon plus lointaine. Un dirigeant d’un grand cabinet de conseil concède s’y intéresser surtout « pour faire plaisir aux jeunes collaborateurs et continuer à recruter » – pas réellement par conviction.

L’écologie en recul

L’Observatoire 2026 révèle des failles plus inquiétantes. Certes, les changements de stratégie significatifs (transformation « importante » ou « complète ») en lien avec les transformations environnementales et sociétales restent à l’ordre du jour pour plus de la moitié des managers (53% et 52% respectivement), comme les années précédentes. Mais nous sommes désormais très loin des 80% motivés par les mutations technologiques.

 

Proportion des managers affirmant que leur entreprise transforme sa stratégie de façon "importante" ou "complète" en raison de l’évolution de leur paysage respectivement dans les domaines technologique, environnemental, et sociétal. Graphique fourni par les auteurs
Proportion des managers affirmant que leur entreprise transforme sa stratégie de façon « importante » ou « complète » en raison de l’évolution de leur paysage respectivement dans les domaines technologique, environnemental, et sociétal. Graphique fourni par les auteurs

 

Sur le plan technologique, les réorientations stratégiques concernent spécifiquement les relations des entreprises avec leurs parties prenantes externes, à commencer par les clients et fournisseurs. Il s’agit par exemple d’introduire l’IA générative dans les process pour s’affranchir de certains prestataires, notamment en marketing, ou pour automatiser une partie du service clients.

Les managers interrogés témoignent également sur leur organisation, c’est-à-dire le fonctionnement de l’entreprise avec ses équipes en interne. La technologie reste le principal moteur de transformation (64%), tandis que l’impact de l’environnement diminue nettement (33%, contre 43% en 2024 et 41% en 2025). Les enjeux sociétaux, notamment la diversité et l’inclusion, reculent dans les mêmes proportions.

Le paradoxe des transformations

En somme, l’Observatoire fait émerger des tendances contradictoires, voire paradoxales parmi les dirigeants d’entreprises. D’un côté, la disponibilité toujours plus rapide de technologies toujours plus performantes est appréciée et vite mise à profit, qu’elle ait ou non un impact sur les résultats économiques. Autrement dit, plus ça change et plus on change. La digitalisation et l’IA apparaissent comme autant de vagues sur lesquelles il s’agit de surfer pour ne pas se faire emporter par un concurrent plus rapide ou plus agile.

A l’opposé, lorsqu’il s’agit des transformations écologiques et sociétales, plus ça change et moins on bouge. Voire, plus on résiste. La conscience des transformations dans le paysage économique se traduit par beaucoup moins d’adaptations. Cette rigidité peut sembler contraire aux préceptes élémentaires de la stratégie qui exigent de se différencier pour atteindre l’avantage compétitif (cf. Michael Porter). Les données révèlent cependant quelques stratégies originales, comme ce PDG d’une société de fournitures pour entreprises qui affirme « faire du développement durable la pierre angulaire de son positionnement » et en tirer un authentique bénéfice.

Double transformation

En marge des travaux de l’Observatoire des transformations, de récentes recherches ouvrent la perspective d’une résolution de ce paradoxe des réactions à l’égard des différentes transformations du monde. Jonas Hammerschmidt et ses collègues développent la notion de « double transformation » ou double transition, selon laquelle la technologie contribue à rendre l’entreprise plus écologique, tandis que la prise de conscience écologique favorise en retour la digitalisation de l’entreprise. Les données sont encore rares pour documenter cette synergie, mais il s’agit d’un phénomène auquel l’Observatoire emlyon des transformations sera naturellement attentif pour l’année prochaine.

 

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(1) A propos de l’Observatoire

Dans le cadre d’un cours intitulé Technology, Planet, Society: Transformations in Strategizing and Organizing, les étudiants du Programme Grande École étudient l’impact des mutations sur la stratégie. Ils sont répartis en équipes de cinq étudiants et chaque équipe a pour mission d’interviewer un cadre dirigeant, pour recueillir sa perception des transformations du paysage stratégique ainsi que des changements opérés en conséquence par sa propre entreprise. Les étudiants recueillent des données quantitatives à travers un questionnaire dont les principaux résultats sont retranscrits ici. Ils recueillent également une interview qu’ils doivent analyser après anonymisation. L’Observatoire dispose désormais de plusieurs centaines d’interviews, qui font actuellement l’objet d’un projet de recherche séparé.

Remerciements

Les auteurs expriment leur chaleureuse reconnaissance à tous les étudiantes et étudiants du Programme Grande École – plus de 4.000 à ce jour ! – ainsi qu’aux quelque 800 managers ayant consacré du temps à cet échange pour leur contribution à l’Observatoire.