A boat titled "Business Idea" sinking into the calm ocean waters under a serene blue sky, representing challenges, risks, and failure in entrepreneurial endeavors. By Sina Blaze - AdobeStock. Generative AI

Société

Pourquoi les écoles de commerce ignorent-elles les entreprises en difficulté ?

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Parler de création d’entreprise est valorisant. On y associe l’esprit d’initiative, la prise de risque, l’innovation. C’est un pilier de l’enseignement dispensé dans les écoles de commerce : apprendre à monter un projet, lever des fonds, croître, conquérir un marché. Mais que se passe-t-il quand l’entreprise fait face à des difficultés ? Quand les dettes s’accumulent ? Quand le tribunal de commerce est saisi ? Ces scénarios, pourtant fréquents, restent largement absents des programmes de formation. Pourquoi les business schools ne forment-elles pas à l’échec, à la difficulté, à la défaillance ?

Un impensé pédagogique

Il y a là un paradoxe difficile à ignorer : les écoles de commerce forment à la création d’entreprise, mais peu – voire pas du tout – à l’éventualité de sa disparition. Or, l’échec entrepreneurial est loin d’être marginal. En France, environ 60 000 entreprises font l’objet d’une procédure collective chaque année. Dans certains secteurs, comme le bâtiment ou la restauration, le taux de défaillance à 5 ans dépasse 40 %. Et pourtant, ni les causes de ces difficultés, ni les moyens juridiques et managériaux d’y faire face ne sont enseignés de manière systématique.

Loin de la success story, la réalité de l’entrepreneuriat inclut des phases de doute, des tensions de trésorerie, des erreurs stratégiques, parfois des contentieux. Mais ces expériences sont peu intégrées dans l’imaginaire pédagogique des écoles. La défaillance – ce que l’on appelle aussi communément la faillite – reste un impensé. Ou, pire, un tabou.

Un récit dominant de la réussite

Ce silence s’explique en partie par la culture de la réussite qui irrigue les écoles de commerce. On y célèbre les « success stories », les levées de fonds spectaculaires, les profils d’entrepreneurs à succès. Le message implicite est clair : l’échec est un accident, un détour, une faute et/ou une incompétence individuelle et personnelle, rarement une composante structurelle de l’activité économique.

Cela a des conséquences concrètes. Beaucoup d’étudiantes et d’étudiants croient que l’avenir d’une entreprise se joue uniquement sur la qualité de l’idée ou du business model. Elles et ils sont peu préparés à affronter des difficultés économiques, à comprendre les mécanismes de prévention ou les outils juridiques disponibles.

De futurs dirigeants mal armés face aux difficultés

Ne pas former à l’échec, c’est prendre le risque de dirigeants mal préparés. Nombre d’entrepreneurs attendent trop longtemps avant de demander de l’aide, par peur de la stigmatisation, manquant ainsi de proactivité. Ils méconnaissent les dispositifs existants – comme les procédures amiables de mandat ad hoc ou de conciliation – qui permettent pourtant de sauver des entreprises viables en difficulté temporaire.

Former à la faillite, ce n’est pas encourager l’échec. C’est donner les moyens de la comprendre, de l’anticiper, et parfois de l’éviter. C’est aussi, pour les futurs cadres ou consultants, savoir accompagner des entreprises en crise, ou des clients confrontés à la fermeture d’une activité.

Une autre pédagogie est possible

Certaines initiatives, peu nombreuses, cherchent à intégrer la question des échecs entrepreneuriaux dans les cursus. Il arrive, par exemple, que des formations invitent un entrepreneur ayant connu une liquidation judiciaire à témoigner de son expérience. Si ces interventions contribuent à briser le tabou de l’échec, elles prennent souvent la forme d’un récit personnel centré sur la résilience, valorisant la capacité à “rebondir”, sans véritable analyse des causes structurelles des défaillances d’entreprises. Elles restent ponctuelles, et rarement articulées à une réflexion plus large sur les mécanismes économiques, juridiques ou sociaux des difficultés entrepreneuriales. Ces expériences n’en restent pas moins utiles : elles permettent de déstigmatiser l’échec et d’ouvrir la discussion sur des questions complexes : comment négocier avec les créanciers ? Comment gérer des licenciements ? Que faire quand la rentabilité n’est plus au rendez-vous ?

Une pédagogie plus approfondie impliquerait cependant d’aller au-delà de ces récits individuels : simuler une procédure devant un tribunal de commerce, analyser des dossiers de redressement judiciaire, ou mobiliser l’expertise de professionnels du restructuring. Elle offrirait par exemple la possibilité de comprendre ce qui peut convaincre un tribunal de commerce d’accorder une seconde chance à une entreprise en difficulté. Car cette décision n’est ni automatique, ni purement comptable. Elle repose aussi beaucoup sur la capacité de la dirigeante ou du dirigeant à apparaître comme légitime, sérieux, crédible dans sa stratégie alors qu’il est en situation de cessation de paiement. Dans un article récemment publié dans Sociologies Pratiques, j’ai montré que les juges consulaires, lorsqu’ils examinent une demande de redressement judiciaire, s’attachent à évaluer les chances concrètes de rebond à travers la figure d’entrepreneur que le dirigeant est capable d’incarner. Elle permettrait aussi de découvrir un pan méconnu de l’économie : celui de la seconde chance, des entreprises en rebond, ou des professionnels spécialisés dans le traitement des difficultés (administrateurs, mandataires, juges consulaires…).

Vers une formation plus lucide ?

Les écoles de commerce ont un rôle à jouer dans ce changement de regard. Il ne s’agit pas de remplacer les discours de réussite par une culture de la résignation. Mais de proposer une formation plus lucide, plus complète, et plus responsable. Comprendre les difficultés d’une entreprise, c’est aussi mieux comprendre ce qu’est réellement la gestion d’une organisation : faire face à l’incertitude, à la complexité, aux revers. Former à gérer la crise, ce n’est pas préparer à l’échec, mais à l’impact : savoir agir vite, préserver les collectifs, maintenir l’activité. Bref, diriger autrement. Savoir gérer l’échec, c’est ce qui distingue une entrepreneuse ou un entrepreneur aveuglé d’un entrepreneur lucide.

Si les écoles de commerce veulent former des responsables capables de transformer les organisations pour une société plus juste et durable, alors elles doivent aussi apprendre à leurs étudiantes et étudiants à affronter les tempêtes. Pas seulement à lever le vent.

Cet article est basé sur la publication académique :

Blum, V. (2024). TPE en faillite et placement en redressement judiciaire. La performance de l’entrepreneurialité et ses effets sur la décision judiciaire. Sociologies Pratiques, 49(2), 77-88.
https://doi.org/10.3917/sopr.049.0077

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Puyou, F.R. & Postaire, M. (2025) Start-ups : quand l’image fantasmée de l’entrepreneur conduit à ignorer les mauvais résultats financiers. Knowledge@emlyon, 22 janvier 2025.