Société
Quand la guerre devient hybride, nous sommes tous concernés
« La guerre ne vous intéresse peut-être pas, mais elle s’intéresse à vous »
Fannie Hurst, 1941
De nos jours, les médias sont remplis d’images de guerre, plus précisément ce qu’on appelle la « guerre kinétique ». Des armées se déplacent et s’affrontent. Les bombes pleuvent dans des régions plus ou moins délimitées, telles que l’Ukraine ou le Moyen-Orient. Ces images peuvent apparaître distantes pour le monde des affaires mais la géopolitique impacte le business, de bien des façons. Les entreprises peuvent en être affectées comme le montrent les sanctions imposées aux pays d’où proviennent leurs matières premières, ou l’impact de conflits sur des chaines logistiques globales, tel que le détroit d’Ormuz.
Nous sommes bien moins conscients de la « guerre hybride », même si elle nous concerne tous – citoyens, entreprises, services publics ou ONG – et ce de manière directe.
La guerre hybride : kesako ?
On parle de guerre hybride lorsque des Etats utilisent des méthodes non-militaires mais néanmoins illicites pour influencer, affaiblir, contraindre, saboter, perturber ou contrôler un autre Etat, ou une de ses composantes. Aujourd’hui, des nations hostiles n’hésitent pas à utiliser des moyens criminels telles que des cyberattaques, des actions terroristes, le crime organisé (trafic de drogues et/ou blanchiment d’argent), la guerre informationnelle ou cognitive… La liste est longue. La guerre devient low cost, voire insidieuse. La frontière entre guerre et paix devient floue.
Le phénomène présente les caractéristiques suivantes :

La mondialisation et le développement des nouvelles technologies ont décuplé les possibilités de faire des dégâts chez un adversaire sans mobiliser l’armée, ou en soutien d’actions militaires. L’Ukraine en particulier a été un terrain de guerre hybride pour la Russie depuis des décennies : ingérence électorale pour faire élire des régimes prorusses, campagnes de désinformation, menaces aux populations ayant de la famille en Russie, multiplication des cyberattaques avant l’invasion de février 2022. On perçoit l’ombre de la Russie sur les ordres politiques d’Europe de l’Est, dans les investissements Européens dans le pétrole, le gaz et l’uranium, voire derrière certaines des cyberattaques les plus médiatisées.
L’inertie qui nous caractérise
Nos démocraties occidentales ne sont pas protégées. Au contraire, les régimes autoritaires excellent dans l’identification des faiblesses de nos sociétés, afin de les exploiter à leur profit. Ainsi, aux Etats-Unis, le système judiciaire permet d’intenter des actions en justice dont le seul but est d’intimider des opposants en leur faisant porter le poids financier, humain et réputationnel de devoir se défendre face à des accusations infondées. Toujours aux Etats-Unis, vous pouvez souvent révéler publiquement l’adresse privée de personnes considérées comme gênantes – et ainsi les livrer à la vindicte populaire. Au Canada, des groupes d’experts s’emploient à établir les relations sulfureuses de la Chine avec le crime organisé, le trafic de fentanyl et la corruption de personnalités politiques.
Pour les entreprises, tout ceci pourrait apparaître distant, jusqu’à ce qu’il soit trop tard. Elles ont tendance à minimiser ce type de risques, et à les traiter de manière individuelle : les cyberattaques par la direction informatique, la désinformation par le marketing, etc. Cependant, une entreprise qui prendrait une décision publique (par exemple de s’affranchir de sous-traitants d’un pays en particulier) pourrait se retrouver visée par des actions de guerre hybride. Les institutions scientifiques pourraient également être visées, voire déjà compromises.
Que faire pour se prémunir face aux risques hybrides ?
Notre pensée académique est morcelée et peine à percevoir l’ampleur du risque – et à communiquer dessus auprès des principaux intéressés. S’il est facile de poser des questions, apporter des réponses n’est pas simple.
Le premier défi est celui de la prise de conscience sociétale. Le monde d’aujourd’hui est plus dangereux et ce de manière plus insidieuse. Tant les entreprises, les associations que les citoyens doivent prêter attention à leurs réseaux sociaux et au caractère public de leurs opinions et décisions. Apprendre à guetter les signes d’ingérence étrangère, par exemple dans nos flux informationnels, serait un premier pas. Et le chantier est immense, comme en témoigne le fait que l’OTAN et l’Union Européenne s’intéressent à la question, sans savoir, à date, comment sensibiliser les leaders et les citoyens sur ces problématiques.
Le second est celui de la résilience de nos systèmes (nos organisations, nos systèmes d’information, nos démocraties), qui doit être testée et constamment améliorée. Pour cela, les compétences de communication, de négociation, de gestion de crise et de coopération doivent être instillées à tous les niveaux. Le directeur de la sécurité informatique doit pouvoir parler librement à son PDG, même dans une entreprise du CAC40. Les institutions politiques doivent disposer de relais sociétaux efficaces. Le cadre législatif et réglementaire doit être adapté pour prévenir les crises, et en limiter les effets.
Enfin, la guerre hybride justifie que le secteur privé interagisse avec des professionnels de la sécurité, qu’ils soient issus du secteur privé ou du monde régalien. Or ce n’est pas dans l’ADN de nos capitaines d’industrie que d’échanger sur ce type de risques avec des partenaires extérieurs. Les académiques non plus ne sont pas habitués à de tels cercles. Pourtant, de tels échanges sont passionnants et permettraient d’anticiper un certain nombre de difficultés.
En creusant, on s’aperçoit que la guerre hybride, quel que soit le nom qu’on lui donne, a fait apparaître tout un écosystème d’entreprises, de cercles de réflexion et de cabinets de conseil, au croisement de la géopolitique, de la sécurité, du droit et des affaires.
Cet article est basé sur l’ouvrage :

Borbély, A. (2026). Hybrid Warfare: a Collection of Scenarios. St Paul, MN: DRI Press.
ISBN-13: 9798999117106
Ce recueil, préfacé par une Directrice de l’OTAN, contient des articles sur le phénomène de la guerre hybride, ainsi que 12 scénarios, créés pour sensibiliser le public à la guerre hybride et ses ramifications. Le tout est accessible en open access sur le site internet de l’éditeur.
